Gestion des ressources hydriques: L’agriculture au défi des changements climatiques

Le contexte hydrique marocain est marqué par une tendance accélérée à l’amenuisement des ressources en eau avec des périodes de sécheresse de plus en plus fréquente et des besoins en croissance soutenue. Un contexte des plus dévastateurs pour le secteur agricole, de loin le premier consommateur de cette ressource, qui par cette nouvelle pression se voit le plus confronté au stress hydrique. On comprend dès lors pourquoi la problématique de l’eau d’irrigation a été placée au centre des stratégies de développement agricole en vue de faire face à la raréfaction des ressources en eau, mais aussi d’améliorer les rendements avec un souci d’efficacité et d’efficience des ressources hydriques.

Au cours de ces dernières décennies, la disponibilité par habitant (le potentiel) des ressources en eau renouvelables au Maroc est passée de 2.560 m3/habitant/ an 8 en 1960 à près de (700 m3/habitant/an en 2010) de 650 m3/habitant/an en 2019, ce qui représente une baisse de 74,6%. Cette dotation en eau pourrait chuter en dessous du seuil de pénurie situé à 500 m3 à l’horizon 2030 sous la pression démographique conjuguée à l’impact du changement climatique sur les ressources en eau.

Outre la raréfaction des ressources hydriques, la situation du secteur de l’eau au Maroc est marquée par une surexploitation des ressources en eau souterraines à travers les prélèvements excessifs (surexploitation estimée à près d’un milliard de m3 par an d’eau non renouvelable), d’autres déficiences pèsent aussi sur l’utilisation des ressources disponibles (pertes d’eau enregistrées dans les systèmes d’irrigation pouvant atteindre 40%, et faiblesse des rendements des réseaux de distribution de l’eau potable en milieu urbain) et leur valorisation (retard enregistré dans l’équipement des superficies irrigables dominées par les barrages mis en service, ainsi que sur la gouvernance de ce secteur (multiplicité des intervenants, faiblesse de la coordination, moyens humains et financiers limités des agences de bassins hydrauliques).

Par ailleurs, les projections à long terme de la situation hydrique font état d’une recrudescence de la concurrence pour la ressource entre différents secteurs usagers. Il est prévu que la demande en eau relative à l’alimentation en eau potable industrielle et touristique (AEPIT) enregistrerait une augmentation de près de 65% sur la période 2010-2030 contre seulement 3% pour la demande en eau à usage agricole.

L’augmentation future de la demande en eau au Maroc ferait passer le taux l’utilisation des ressources hydriques superficielles renouvelables (estimées en année moyenne à près de 18 milliards de m3) 10 de 50% en 2010 à 59% en 2030. Pour les eaux souterraines renouvelables (estimées en année moyenne à près de 4 milliards de m3), cette utilisation serait maintenue à un niveau élevé de près de 90%.

Quant aux projections du bilan ressource-demande en eau au Maroc, elles font ressortir un déficit de près de 2,3 milliards de m3/an à l’horizon 2030 qui serait résorbé respectivement à hauteur de 1.751 millions de m3 par la mobilisation de ressources en eau de surface supplémentaires, de 510 millions de m3 issues de la désalinisation et de 325 millions de m3 provenant de la réutilisation des eaux usées épurées.

Agriculture en première ligne

Dans un contexte marqué par la recrudescence des aléas climatiques, la garantie de la durabilité du développement agricole demeure actuellement tributaire notamment du relèvement du défi de l’adaptation de ses structures de production à ces changements. Cette adaptation est d’autant plus urgente que les performances du secteur se trouvent sensiblement affectées par des épisodes de sécheresse de plus en plus fréquentes et que le secteur serait le plus affecté par la diminution projetée des ressources hydriques disponibles à cause du dérèglement climatique (avec des apports en eau irrégulièrement répartis dans l’espace et de plus en plus concentrés dans un intervalle de temps réduit).

Les vulnérabilités du secteur agricole au changement climatique, qui sont plus prononcés dans une région semi-aride comme celle où est situé le pays, se trouve accentuée par la nature des structures de production agricole marquées par un assolement présentant une part importante des zones pluviales (à hauteur de 80% de la surface agricole utile, SAU) conjuguée à un poids consistant des céréales qui occupent près de 59% de la SAU totale (ces cultures occupent une part de 79% de la SAU en zones pluviales).

Partant de ce constat, le Maroc a adopté une série d’actions stratégiques dans le cadre de sa politique agricole « Plan Maroc Vert 2008-2020 » qui se veut une stratégie inclusive prenant en compte l’ensemble des territoires, des exploitations et des filières dans leur diversité. Dans ce sens, d’importants efforts ont été consentis concernant notamment la promotion de l’utilisation rationnelle de l’eau à usage agricole, la prise en compte du changement climatique dans les projets de développement agricole, notamment au niveau du Pilier II (agriculture solidaire et produits du terroir) du PMV, le soutien à l’adaptation de l’assolement agricole au niveau des zones pluviales à la contrainte climatique, ainsi que la transformation de la structure de la VAA pour améliorer sa résilience aux changements climatiques.

Ainsi, les actions qui ont été engagées dans le cadre du Programme National d’Economie d’Eau en Irrigation (PNEEI) , du Programme d’Extension de l’Irrigation (PEI) à l’aval des barrages, du Programme de la Réhabilitation et de Sauvegarde des Périmètres de Petite et Moyenne Hydraulique (PMH) ou encore le Programme de Promotion du Partenariat Public-Privé (PPP), ont permis à fin 2019, d’équiper près de 800 000 ha en irrigation, soit environ 50% de la superficie irriguée au niveau national, avec un investissement de 36,1 milliards de DH au profit de 235 000 exploitations.

Ces efforts ont permis d’économiser et de valoriser annuellement plus de 2 milliards de m3 d’eau d’irrigation, dont 1,6 milliards de m3 au titre du PNEEI et la superficie irriguée en goutte à goutte dans la superficie irriguée totale s’est améliorée pour passer de 9% en 2008 à 37% en 2019. A noter que la superficie à reconvertir jusqu’à 2030 est de 920.000 ha (près de 61% de la superficie totale irriguée), sachant que cette reconversion permettra une économie d’eau de près de 1,4 milliard de m3. D’un autre côté, pour garantir une meilleure valorisation des ressources hydriques mobilisées, il a été procédé à l’aménagement hydro-agricole des superficies dominées par les barrages dans le cadre du programme d’extension de l’irrigation. Ces actions sont amenées à être consolidées dans le cadre de la nouvelle stratégie agricole Génération Green 2020-2030.

Efforts à multiplier

Face à la recrudescence du phénomène du changement climatique, qui accentuera davantage le déficit hydrique du pays à l’horizon 2050, les politiques d’adaptation menées jusqu’à présent devraient être renforcées et davantage orientées vers la sécurité hydrique du pays dans le sillage de l’initiative royale actée dans le programme transversal d’adaptation au changement climatique pour les secteurs de l’eau et de l’agriculture (programme prioritaire national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020- 2027).

De même, et de par le caractère stratégique de la maitrise de la gestion de la ressource en eau pour le développement socioéconomique du pays, il est important de mener des études approfondies (travaux analytiques et de modélisation) permettant d’éclairer sur les interactions intersectorielles et interrégionales des secteurs dépendant de la ressource hydrique et ce, afin de mieux appréhender les incidences à moyen et long termes du changement climatique sur l’économie nationale.

A ce titre, il est primordial de mener des travaux portant sur la cohérence des stratégies sectorielles avec l’évolution future des ressources hydriques, ce qui permettrait de mieux s’outiller pour concevoir des politiques proactives de nature à atténuer les déficits hydriques futurs dont la résorption serait onéreuse pour la collectivité.

Il est à noter, par ailleurs, que les actions d’envergure à mettre en œuvre pour faire face au changement climatique engendreraient des investissements conséquents qui gagneraient à être évalués pour mesurer leur impact sur les finances publiques. Dans ce sens, plusieurs scénarios devraient être envisagés (alliant notamment la mobilisation des ressources en eau non conventionnelles et les énergies renouvelables) pour aboutir à des politiques soutenables. Autant dire que les défis à relever restent assez importants…

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