Il régnait hier, dans la grande salle de conférence de Bank Al-Maghrib, cette atmosphère particulière des jours de décision incertaine. Les analystes scrutaient les moindres inflexions de voix d’Abdellatif Jouahri, cherchant à comprendre pourquoi, avec une inflation tombée à un niveau presque inoffensif de 0,8 %, la Banque Centrale refuse toujours de desserrer l’étau monétaire. La décision est tombée, sèche comme un verdict : le taux directeur reste scotché à 2,25 %.
Cette posture a de quoi surprendre le profane. Dans les manuels d’économie classiques, quand les prix ne montent plus, le banquier central baisse ses taux pour encourager l’investissement. C’est la mécanique keynésienne de base. Mais Abdellatif Jouahri n’est pas un homme de manuel, c’est un homme de terrain et de mémoire. S’il refuse aujourd’hui de baisser la garde, c’est qu’il voit ce que les chiffres de l’inflation immédiate ne disent pas encore : le risque d’une surchauffe induite par la dépense publique.
Le spectre de la « Dominance Fiscale »
Nous vivons un moment économique paradoxal. D’un côté, l’inflation importée s’effondre grâce à la baisse du pétrole et des matières premières. De l’autre, l’État marocain a enclenché un turbo budgétaire inédit pour préparer la CAN 2025 et le Mondial 2030. Stades, routes, RER, aides sociales directes : les milliards de dirhams coulent à flots dans l’économie réelle.
Pour la Banque Centrale, cette générosité budgétaire est une source d’angoisse. Si BAM baissait ses taux aujourd’hui, elle ajouterait de l’huile monétaire sur le feu budgétaire. Le risque ? Que cette masse d’argent ne crée plus de croissance, mais seulement de l’inflation domestique. En maintenant son taux, Jouahri joue son rôle de contre-pouvoir. Il signale au gouvernement qu’il ne financera pas la croissance à crédit au prix de la stabilité des prix. C’est une leçon d’orthodoxie qui rappelle les grandes heures de la Bundesbank : la monnaie ne doit pas être la variable d’ajustement des ambitions politiques.
Le coût réel de l’argent augmente
Pour les entreprises, la pilule est amère. Avec une inflation à 0,8 % et un taux nominal à 2,25 %, le taux d’intérêt « réel » (celui qui pèse vraiment sur la trésorerie) est positif et élevé. Emprunter coûte cher, alors même que les carnets de commandes se remplissent. Le secteur immobilier et le BTP, dont nous évoquions récemment la frénésie boursière, pourraient voir leurs marges rognées par ce coût du capital persistant.
L’institution d’émission regarde aussi vers l’extérieur. La Réserve Fédérale américaine et la BCE hésitent encore sur la vitesse de leur propre assouplissement. En bon capitaine au long cours, le Wali sait que le Dirham ne peut pas se permettre d’offrir une rémunération trop faible face au Dollar ou à l’Euro, sous peine de voir les capitaux étrangers fuir. La « flexibilité » du change, souvent évoquée comme une panacée, ne protège pas de tout. La prudence de BAM est aussi une assurance-vie pour nos réserves de change.
L’œil rivé sur 2026
Au-delà de la technique, ce statu quo est un message de temps long. Bank Al-Maghrib ne pilote pas l’économie pour la semaine prochaine, ni pour la finale de la CAN. Elle regarde l’horizon 2026-2030. Jouahri sait que les tensions géopolitiques peuvent rallumer l’inflation en une semaine. Il sait que la sécheresse, qui pèse encore lourdement sur notre croissance agricole, est une variable imprévisible.
Garder des munitions aujourd’hui, c’est se donner la capacité d’agir demain si une vraie crise survient. C’est une politique de « munitions sèches ». En refusant de céder à l’euphorie ambiante, BAM rappelle une vérité braudélienne : l’économie est faite de cycles lents que l’agitation politique ne peut pas tordre à sa guise. La « récréation » de l’argent facile n’aura pas lieu, car pour Abdellatif Jouahri, la crédibilité de la signature marocaine vaut bien quelques dixièmes de points de croissance perdus à court terme.










