L’analyse produite par le Conseil résonne comme une mise en garde contre le fétichisme du chiffre. Si la généralisation de la couverture médicale est un acte de souveraineté humaine, sa mise en œuvre actuelle vers la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) est jugée « insuffisante ». On ne déplace pas impunément des millions d’âmes de l’assistance vers l’assurance sans armer le système de garanties d’exécution d’une précision d’orfèvre.
La mécanique d’une illusion administrative
Le transfert des anciens bénéficiaires du RAMED vers « AMO Tadamon » cache une vérité plus ardue. Derrière les cartes plastifiées se dessine une absence de fluidité qui condamne encore trop de citoyens à l’errance thérapeutique. Comme le confiait un médecin de santé publique dans l’Atlas, l’assurance ne soigne pas si le dispensaire est vide. Le CESE pointe précisément ce hiatus : l’architecture administrative de la CNSS absorbe les dossiers, mais le système de santé, lui, n’a pas encore opéré sa mue structurelle.
L’essentiel
- Le CESE pointe une intégration inaboutie des nouveaux assurés au sein de la CNSS.
- L’équilibre financier du régime est menacé par un faible taux de recouvrement des cotisations.
- Le Conseil appelle à réduire d’urgence le « reste à charge » qui pèse encore lourdement sur les ménages.
Nous penchons pour un constat d’urgence : l’intégration des travailleurs non-salariés (TNS) ressemble à un pari sur l’avenir dont les mises ne sont pas encore réunies. Avec un recouvrement des cotisations encore erratique, le modèle de solidarité nationale se voit privé de son oxygène financier. On ne peut bâtir la dignité sur des créances douteuses.
L’étau financier et le péril du reste à charge
Le cri d’alarme sur les risques financiers n’est pas une simple clause de prudence. C’est l’aveu d’une tension entre le coût réel de la santé et les capacités de financement d’un État social en construction. Le CESE dénonce un « reste à charge » qui, tel un impôt sur la maladie, continue de frapper les ménages avec une violence sourde. La réforme, si elle n’est pas réajustée, pourrait paradoxalement aggraver les inégalités qu’elle prétendait gommer en favorisant un secteur privé hors de portée pour le plus grand nombre.
En Chiffres
- 60 % : Le niveau de recouvrement des cotisations chez les indépendants, jugé trop faible par le Conseil.
- 2026 : Année charnière où les premiers déséquilibres structurels pourraient devenir critiques.
- 45 % : Part moyenne des dépenses de santé encore supportée directement par les ménages marocains.
La mémoire sociale, faut-il le rappeler, est celle des épreuves partagées. La réussite de l’AMO ne se mesurera pas au nombre d’affiliés, mais à la disparition de cette peur ancestrale de tomber malade. Il semblerait que le chemin vers cette sérénité collective soit encore semé de doutes budgétaires que seule une volonté politique de fer pourra lever.
Vers une éthique de la protection
La chute de l’avis du CESE est une invitation à la redevabilité. L’État social n’est pas un slogan, c’est une posture morale. Le passage à la CNSS doit être le levier d’une justice distributive, pas une simple translation de colonnes budgétaires. La transparence exigée sur les comptes et sur la qualité des prestations est le dernier rempart contre le désenchantement social.
La pérennité de l’État social se jouera sur sa capacité à transformer l’affiliation en une adhésion réelle. La confiance des citoyens dans le système de santé est le seul capital capable de garantir le flux des cotisations. À mesure que les échéances de 2026 approchent, la question n’est plus de savoir si la couverture doit être universelle, mais comment la rendre finançable sans sacrifier la qualité des soins. Le succès de cette transition ne se mesurera qu’à la disparition de la précarité face à la maladie, érigeant ainsi la santé en un droit inaliénable et solidement ancré dans les faits.










