Le chantier annoncé depuis l’École Hassania des travaux publics (EHTP) incarne un virage décisif dans la gestion des infrastructures marocaines. En fédérant l’EHTP, Centre d’études et de recherches du ministère de l’Équipement (CID) et le Laboratoire public d’essais et d’études (LPEE) au sein d’un cluster unique, le ministre de l’Équipement et de l’Eau parie sur l’intelligence nationale pour transformer l’État en acteur concepteur, et non plus simple prescripteur.
Quand l’État veut concevoir ses propres solutions
Depuis l’intensification des grands chantiers structurants — autoroutes, barrages, ouvrages d’art — le Maroc fait face à un paradoxe : si les ambitions sont nationales, la conception et l’expertise technique restent largement importées. Face à ce constat, Nizar Baraka veut doter son département d’un outil unifié, mêlant recherche, ingénierie et expertise certifiée.
Le regroupement de l’EHTP (formation), du CID (recherche appliquée) et du LPEE (essais et contrôle qualité) vise à créer un écosystème intégré, capable de développer des solutions locales, de produire des référentiels normatifs propres et d’accompagner les projets d’infrastructures sans recourir systématiquement à des cabinets ou laboratoires étrangers.
Ce pôle ne sera pas une simple cohabitation institutionnelle, mais un véritable levier stratégique pour orienter les politiques techniques du pays, à l’image des clusters technologiques publics que l’on retrouve en Corée du Sud, en Turquie ou dans certaines agences européennes.
Une vision académique, industrielle et souveraine
L’EHTP, déjà réputée pour former une grande partie des cadres et ingénieurs du secteur public, deviendra le noyau intellectuel du projet. En accueillant les équipes du CID et du LPEE, elle se transforme en centre de gravité pour une innovation appliquée.
Les synergies entre recherche et terrain permettront au ministère de disposer de solutions pré-développées, de tests validés en conditions réelles, et d’ingénieries immédiatement mobilisables sur les chantiers publics.
Le CID pourra, quant à lui, modéliser les impacts climatiques et hydrauliques des ouvrages, et anticiper les crises environnementales. Le LPEE, fort de son expérience en certification et normalisation, garantira que les produits et méthodes soient conformes aux standards les plus exigeants sans dépendance aux critères étrangers.
Enjeux économiques et diplomatiques
À travers cette réorganisation, le ministère souhaite aussi maîtriser les coûts des projets publics : en réduisant les frais de sous-traitance à l’étranger, le Pôle technologique devient une source directe d’économie budgétaire. Mais au-delà du financier, l’enjeu est diplomatique : ne plus dépendre d’algorithmes ou de brevets étrangers pour modéliser ses territoires, ne plus attendre de validations venues de l’extérieur pour les grands travaux publics.
Cela pourrait aussi renforcer la position du Maroc dans ses discussions internationales : être capable d’offrir des solutions locales dans ses partenariats Sud-Sud, notamment en Afrique, où la coopération technique devient un pilier diplomatique aussi important que l’aide financière.
Du génie marocain aux chantiers de demain
Ce pôle ne vise pas uniquement la recherche : il devra accompagner les agences publiques dans le quotidien. Contrôle des bétons, simulations hydrauliques, suivi des carrières et des routes, diagnostic des ouvrages anciens — autant de prestations que l’État pourra internaliser, rendant son appareil technique plus agile, plus réactif et plus compétitif.
Cela implique aussi un effort en matière de formation continue : ingénieurs territoriaux, experts en sols, techniciens d’exécution bénéficieront de modules spécialisés, dispensés en partie par l’EHTP, pour s’adapter aux normes et outils qui émergeront du cluster.
Rupture dans la gouvernance des équipements
Jusqu’ici, chaque entité agissait selon son propre rythme et ses propres priorités. Avec cette fusion fonctionnelle, le ministère dispose désormais d’un guichet unique de l’expertise, capable d’anticiper les besoins, de synchroniser les ressources et de garantir une cohérence technique dans l’exécution des politiques d’équipement.
Les appels d’offres pourront intégrer dès leur conception des solutions locales, validées en amont, ce qui réduira les délais d’exécution et évitera les frictions entre projet et contrôle technique.
En misant sur l’intelligence nationale plutôt que sur la commande étrangère, le ministère de Nizar Baraka ne bâtit pas seulement des ponts et des barrages : il érige un modèle de souveraineté technique, dans lequel chaque mètre de fibre, chaque goutte d’eau et chaque mur porteur seront pensés, testés et validés au Maroc. Vision 2040 n’est pas un slogan : c’est une réappropriation fonctionnelle de l’innovation publique.










