Bilan

Pesticides interdits: Un scandale et des interrogations

Préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, en veillant à les exploiter de façon durable, gérer durablement les forêts, lutter contre la désertification, enrayer et inverser le processus de dégradation des terres et mettre fin à l’appauvrissement de la biodiversité, tels sont les engagements pris par le Maroc quand il a ratifié l’agenda mondiale 2030 pour les objectifs de développement durable. Un engagement cependant malmené dans la pratique comme le démontre le dernier scandale d’importation de pesticides hautement toxiques.

Avec sa stratégie « De la ferme à la table », lancée en grande pompe en mai dernier, la Commission européenne se positionne en leader mondial d’une transition vers des systèmes agricoles et alimentaires plus équitables, plus sains et plus respectueux de l’environnement.

Pourtant, loin de l’exemplarité promise, elle ferme les yeux sur l’exportation de pesticides jugés bien trop dangereux pour être utilisés dans ses champs. Une récente enquête, réalisée par l’association « Public Eye » et l’unité de journalisme d’investigation spécialiste dans les questions environnementales « Greenpeace Unearthed », démontre que plusieurs pesticides prohibés sur le territoire européen en raison de leur impact néfaste sur l’environnement et la santé publique, continuent à être produits puis exportés vers plusieurs pays, dont le Maroc.

Pis, ce dernier figure parmi les dix principaux importateurs de ces pesticides interdits et produits par des entreprises européennes en 2018. Selon le travail de Greenpeace qui a épluché d’énormes quantités de données sur ces entreprises européennes afin de synthétiser un tableau qui cartographie les pays producteurs autant que les pays importateurs, le Maroc est le premier importateur africain avec près de 3.900 tonnes de substances dangereuses et interdites -selon les propres critères de l’UE.

Au total, ce sont 41 pesticides interdits à l’exportation depuis l’UE en 2018 qui ont cheminé vers le Royaume avec les risques sanitaires ou environnementaux associés à ces substances. Mortels en cas d’inhalation, malformations congénitales, troubles de la reproduction ou du système hormonal, cancer, contamination des sources d’eau potable, toxicité pour les écosystèmes, autant de maux qui cachent à peine la dramatique situation du pays qui se trouve ainsi rabaissé au rang de poubelle pour les géants européens de la chimie.

L’analyse des données par pays importateurs indique ainsi que le Royaume se fournit essentiellement en pesticides interdits en Espagne, en Belgique et en Italie. Il s’agit notamment de trois produits dont deux types d’un fumigant de sol de la marque Condor, destinés à la «protection des cultures pour le traitement des nématodes», à la protection du sol ou comme fumigant (la fumigation est l’opération consistant notamment à introduire un gaz ou une substance donnant naissance à un gaz dans le sol pour en détruire des organismes vivants dits «nuisibles »).

Ces produits, «autorisés par le Maroc» selon le document, contiennent de fortes concentrations de dichloropropène, qui reste un «ingrédient de pesticide interdit». En volume, le Maroc a importé en 2008 des quantités de 1 350 000 kilogrammes et 1 900 000 litres de pesticides contenant de la dichloropropène.

Des importations réalisées notamment auprès de l’entreprise espagnole Corteva et l’entreprise belge Kanesho. Aussi, et en raison de la quasi-absence de contrôle, comme de protection des utilisateurs, les niveaux d’exposition, et par conséquent les atteintes à la santé humaine ou à l’environnement, sont bien plus élevés que dans les pays exportateurs.

Le démenti de l’ONSSA

Face à un scandale aussi retentissant, l’Office National de Sécurité Sanitaire des produits Alimentaires a réagi à l’enquête de Greenpeace. Ainsi, l’autorité sanitaire a indiqué via un communiqué que sur les 41 matières actives citées dans le rapport de l’ONG, le secteur agricole marocain n’est concerné que par 8 matières actives dont 4 sont déjà retirées du marché national (Propargite, Atrazine, Carbendazime et Acétochlore). L’ONSSA assure avoir programmé le réexamen en 2021 du Paraquat, du 1,3-Dichloropropène, du Cyanamide d’hydrogène et du Triasulfuron. Et explique que le 1,3-Dichloropropène, qui représente à lui seul 87% de ces importations, est « utilisé pour la désinfection du sol contre les nématodes bien avant la mise en culture.

Ce pesticide est actuellement homologué et utilisé dans plusieurs pays à travers le monde, notamment les USA, le Japon, l’Australie». Des pays qui font tous partie du club des grands importateurs de pesticides interdits en EU.

L’utilisation du 1,3-Dichloropropène est toujours autorisée dans les pays de l’UE «via l’octroi d’autorisations exceptionnelles, notamment dans les pays producteurs de cultures maraîchères et de fruits rouges», poursuit l’autorité sanitaire en précisant que cette substance est actuellement en cours de réexamen en Europe « en vue de son éventuelle réapprobation » sur la base des nouvelles données scientifiques. Entre 2018 et 2020, l’autorité sanitaire a retiré 15 matières actives utilisées comme pesticides du marché national. Il s’agit du Chlorpyriphos-éthyle, Chlorpyriphos méthyle, Dinocap, Amitrole, Trichlorfon, Carbofuran, Propargite, Dichlorvos (DDVP), Methidathion, Iprodione, Diflovidazine, Ethoprophos, Linuron, Propinèbe et certaines préparations contenant le glyphosate.

L’ONSSA explique avoir initié en juillet 2020 le processus de réexamen de 10 autres matières actives pour les soumettre à l’avis de la commission interministérielle de mars 2021. Et affirme procéder régulièrement « au réexamen de matières actives. (…) Ceci s’inscrit dans le cadre d’une approche intégrée qui vise l’utilisation rationnelle des pesticides pour contribuer au développement d’une agriculture durable», rassure t elle.

Pourtant, le Maroc n’est pas à son premier scandale près à cause de l’utilisation d’un pesticide ou un herbicide interdits en Europe. En 2019, alors que l’usage du glyphosate, composante chimique présente dans les produits Roundup de Monsanto et connue pour être un herbicide puissant, faisant débat en Europe et aux Etats-Unis, l’herbicide était toujours utilisé au Maroc. Autant dire que le sacrosaint principe de précaution est volontairement ignoré par l’ONSSA.

Un Office public qui ne réagit que par à coups, c’est a dire lorsque un dossier pourri faisande au point de ne plus pouvoir l’ignorer. Comme ce fut le cas pour les pesticides ingurgités quotidiennement par les Marocains lorsqu’ils préparent le thé ; breuvage national par excellence. Ni la menthe, ni le thé lui-même ne sont exempts de produits cancérigènes. Un avis du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) publié en décembre dernier indiquait que « le problème des pesticides dangereux existe bien au Maroc».

Pour le Conseil, « si les intrants et pesticides utilisés dans l’agriculture sont importants pour assurer la productivité et la qualité des récoltes, leur utilisation n’est pas suffisamment maîtrisée au regard des normes en vigueur. Ils présentent ainsi un risque avéré sur la santé et l’environnement et contribuent à la dégradation des ressources en eau et des écosystèmes naturels ».

Ainsi, au-delà de l’hypocrisie du système législatif de l’UE qui permet aux sociétés agrochimiques de continuer à inonder des pays en développement ou émergents de substances jugées trop dangereuses pour être utilisées dans l’UE, ce scandale pointe également du doigt le décalage entre les annonces du Royaume et la pratique de ses administrations surtout que la réglementation européenne assure que les pays importateurs reçoivent « une information solide et fiable sur les risques de ces substances». Cela interroge sur la valeur de l’homme et de l’environnement aux yeux de nos décideurs. Qui pour s’en soucier ?

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