Il règne sur l’axe Rabat-Madrid un calme trompeur, presque trop parfait pour être durable. Les visites ministérielles s’enchaînent avec la régularité d’un métronome, les contrats pleuvent – on pense à l’entrée de Marsa Maroc chez Boluda ou aux marchés ferroviaires – et la coopération sécuritaire atteint des niveaux de fluidité inédits. Vu de l’extérieur, le « nouveau partenariat » scellé en 2022 semble avoir effacé des décennies de méfiance. Mais en diplomatie, comme l’enseignait Henry Kissinger, l’absence de conflit immédiat ne signifie pas la paix éternelle, elle signifie souvent que les problèmes sont mis sous le tapis.
L’inquiétude, feutrée mais réelle, vient de la lecture des sondages espagnols. La fragmentation du paysage politique chez notre voisin du Nord rend l’exécutif de Pedro Sánchez vulnérable. Pour Rabat, qui a beaucoup misé sur cette relation personnelle avec le président du gouvernement espagnol, la perspective des prochaines élections législatives est un facteur de risque majeur. La diplomatie marocaine, traditionnellement prudente, n’aime pas que ses intérêts vitaux dépendent des humeurs électorales d’une coalition étrangère hétéroclite.
L’institutionnalisation comme pare-feu
Conscient de cette volatilité, le Maroc tente une course contre la montre : celle de l’irréversibilité. La stratégie actuelle consiste à « cimenter » la relation par des engagements d’État à État qui survivraient à n’importe quelle alternance politique. C’est le sens de la co-organisation du Mondial 2030. Ce projet titanesque crée une interdépendance technique et financière telle qu’aucun futur gouvernement espagnol, fut-il composé des franges les plus hostiles au Royaume, ne pourrait le détricoter sans coût exorbitant.
Raymond Aron distinguait la « paix par l’empire » de la « paix par la loi ». Ici, nous assistons à une « paix par l’infrastructure ». En liant les réseaux électriques, gaziers et logistiques, Rabat et Madrid tissent une toile d’intérêts concrets qui rend la posture idéologique de certains partis espagnols inopérante une fois au pouvoir. C’est le triomphe du réalisme sur la rhétorique.
Le test de la résilience
Cependant, il ne faut pas sous-estimer la capacité de nuisance des agendas de politique intérieure. Si la droite espagnole, poussée par ses extrêmes, revenait aux affaires, la reconnaissance de la marocanité du Sahara serait-elle remise en cause ? Probablement pas frontalement, car le coût diplomatique serait dévastateur. Mais l’on pourrait assister à un retour de ces « irritants » cycliques : pressions sur les exportations agricoles, lenteurs consulaires ou déclarations ambiguës.
L’appareil diplomatique marocain prépare donc les esprits à une phase moins « romantique ». L’enjeu des prochains mois n’est plus de signer de nouveaux accords, mais de s’assurer que ceux existants sont blindés juridiquement. La relation Maroc-Espagne doit devenir « bipartisane », comme disent les Américains, c’est-à-dire acceptée par le spectre politique dominant comme une nécessité d’État, et non comme l’héritage d’un seul homme. Tant que ce consensus n’est pas acté à Madrid, l’idylle restera, par définition, à la merci des urnes.










