La cession du portefeuille minier d’EMX Royalty Corporation au groupe turc Avesoro Holdings ne saurait être lue comme une simple opération entre deux majors du secteur. Elle pose une question plus profonde : à quelles conditions le Maroc ambitionne-t-il d’attirer des investisseurs miniers ? Et surtout, avec quels garde-fous institutionnels pour préserver sa souveraineté sur les ressources stratégiques du sous-sol ?
Avesoro, bras minier du puissant groupe Günal, étend son emprise continentale à travers un montage parfaitement huilé : acquisition d’actifs, financement exclusif de l’exploration, contrats de redevance sécurisés pour EMX. Et à l’autre bout, un Maroc présenté comme terre d’accueil, stable, sous-explorée, juridiquement balisée. Une image séduisante, assurément, mais qui peut très vite basculer dans le scénario de l’extractivisme sans structuration nationale.
À première vue, ce mouvement incarne l’attractivité croissante du royaume pour les investisseurs miniers. Mais à y regarder de plus près, l’opération interroge. Où est la voix stratégique marocaine dans cet accord qui scelle le transfert de 18 permis vers une filiale étrangère ? Où sont les garanties d’industrialisation locale, de création de valeur, de montée en compétences nationales ? Le Maroc a-t-il vendu un potentiel ou construit une trajectoire ?
L’alliance EMX–Avesoro, en apparence équilibrée, repose sur un dispositif asymétrique où le contrôle opérationnel revient à un conglomérat turc habitué aux terrains africains et aux juridictions souples. Rien dans les clauses connues ne permet d’assurer que les ressources exploitées nourriront un tissu industriel marocain. Rien ne dit que les retombées seront captées autrement que par des flux financiers transfrontaliers. Et pourtant, les métaux en jeu — or, cuivre, métaux critiques — sont au cœur des chaines de valeur stratégiques mondiales.
En un mot, le Maroc se trouve face à une alternative : continuer à céder des parcelles de son sous-sol sans maîtriser leur destin, ou refonder son approche des partenariats miniers autour d’un principe de souveraineté industrielle. Cela passe par des conditions claires : contenu local, contrôle des flux, transparence contractuelle. Cela passe par des actes : cellules d’évaluation interinstitutionnelles, clauses environnementales, obligations de transformation.
Car l’enjeu n’est pas simplement de prospecter — c’est de bâtir une politique minière qui donne du sens à l’exploitation. Et si l’accord EMX–Avesoro devait être le point de bascule, il appartient désormais aux institutions marocaines d’en dessiner les contours pour que l’or ne se transforme pas en mirage. À l’heure des recompositions globales, céder sans vision, c’est reculer sans bruit.
Certes, les gisements marocains ne sont pas encore exploités à l’échelle industrielle. Certes, EMX ne disposait pas des capacités d’investissement pour faire passer ses permis en phase de production. Mais fallait-il pour autant se contenter d’un partenariat où la logique financière supplante toute ambition de transfert de savoir-faire, d’intégration industrielle ou de création d’emplois locaux ?
Le Maroc ne manque pas de leviers. Il peut conditionner l’octroi de permis à des obligations de contenu local. Il peut exiger des garanties de durabilité. Il peut, enfin, imposer une transparence accrue sur les flux financiers issus du sous-sol. Or, dans cet accord, tout semble jouer en faveur de la mécanique d’Avesoro, bien rôdée par ses expériences au Liberia et au Burkina Faso, mais qui reste encore largement à calibrer pour le contexte marocain.
Le choix des partenaires internationaux ne doit pas se réduire à une course aux redevances. Il doit répondre à une vision stratégique, où les métaux critiques sont perçus comme leviers de souveraineté, d’innovation et de compétitivité industrielle. À défaut, le Royaume risque de céder une part de ses ressources sans en capter la valeur réelle — ni géologique, ni économique, ni géopolitique.
L’alliance entre EMX et Avesoro constitue une opportunité industrielle, à condition que les autorités marocaines encadrent solidement les conditions de son déploiement. Dans le cas contraire, cette opération pourrait illustrer une dynamique de cession stratégique sans captation de valeur, ni en matière d’innovation, ni en termes d’emplois ou de transformation locale. Le Maroc dispose des outils institutionnels pour éviter cette trajectoire — encore faut-il qu’il les mobilise sans tarder.
Les mines sont affaire de profondeur. Pas seulement de profondeur terrestre, mais de profondeur politique. Le Maroc doit s’assurer que cette alliance n’aboutisse pas à une dépossession masquée sous couvert de partenariat technique. Sinon, il pourrait bien devenir un simple point d’entrée dans la carte africaine du groupe Günal — sans jamais en être un acteur structurant.










