Le Maroc doit-il s’inquiéter du projet de gazoduc transsaharien Algérie-Nigéria?

Le parasitage géopolitique algérien continue de démontrer le manque de profondeur de la doctrine diplomatique de l’Algérie vis à vis du Maroc. La tentative de relance du projet de gazoduc transsaharien reliant le Nigéria et l’Algérie, en est le parfait témoin. Un dessin qui vise directement le projet de pipeline transatlantique Maroc-Nigéria.

Le ministre algérien de l’Energie et des Mines Mohamed Arkab s’est entretenu mardi avec son homologue nigérian Timipre Sylva sur le gazoduc qui reliera le Nigeria, le Niger et l’Algérie et à destination de l’Europe, a indiqué un communiqué du ministère algérien. Les discussions qui se sont déroulées en présence du PDG de la compagnie pétro-gazière nationale algérienne Sonatrach Toufik Hakkar ont porté sur le projet de gazoduc Nigeria-Niger-Algérie qui doit transporter le gaz nigérian vers l’Europe par les gazoducs maritimes algériens.

Le communiqué ajoute que les entretiens ont également porté sur les relations de coopération et de partenariat entre les deux pays, dans les domaines de l’énergie, qualifiées de « très bonnes, ainsi que des perspectives de leur renforcement ».

Lors d’une précédente rencontre avec une délégation de l’Institut national d’études politiques et stratégiques du Nigeria, le ministre algérien de l’Énergie a indiqué que son pays accorde une attention particulière à la mise en œuvre « rapide » du projet de gazoduc transsaharien, qui vise à relier les gisements de gaz naturel au Nigeria avec l’Europe via le réseau de gazoducs algériens.

Pour rappel, l’Algérie exporte du gaz vers l’Europe via trois gazoducs, à savoir (Enrico Mattei), qui relie l’Algérie et l’Italie via la Tunisie, et (Pedro Duran Farrell), qui relie l’Algérie et l’Espagne via le Maroc, et qui est désormais suspendu en raison de la rupture des relations et (Medgaz), qui transporte du gaz directement du port de Beni Saf dans l’ouest algérien au port espagnol d’Almeria par voie maritime.

Le fait est que l’Algérie et le Nigeria se sont mis d’accord en 2009 pour achever le gazoduc transsaharien appelé Nigal, dont le coût était estimé à 12 milliards de dollars à l’époque, alors que les estimations actuelles s’élevaient à 20 milliards de dollars.

Le timing de cet entretien téléphonique n’est pas le fruit du hasard plus qu’il ne traduit cette volonté viscérale chez le voisin de l’est de saper les efforts géostratégique du Maroc. L’idée est de jouer une carte désuète quelques jours seulement après l’officialisation de l’inversion du flux du gazoduc Maghreb-Européen (GME) en vue de permettre à l’Espagne d’acheminer du gaz vers le Maroc. Un accord entre Rabat et Madrid qui intervient donc suite à la décision de l’Algérie de ne pas renouveler le contrat du GME.

Comparer l’incomparable

Il est indéniable que le projet algéro-nigérian pourrait être considéré comme un concurrent direct du projet de gazoduc entre le Maroc et le Nigéria. Tout de même, il ne faut pas comparer l’incomparable. En effet, ni dans la forme ni dans le fond, le Nigal n’est en rien concurrentiel. Et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, le projet marocain est portée par des chefs d’Etats résolus à le mener à terme et non une commission mixte qui ne mobilise aucune ressource pour faire vivre le projet algéro-nigérian.

Ensuite, si le projet algérien relève toujours du domaine des annonces diplomatiques et des bonnes intentions, l’avancement du projet de gazoduc transatlantique est au stade technique. En témoigne le fait que lors de la visite du président nigérian  Muhammadu Buhari  au Maroc, des études ont été présentées avec tout ce que cela implique en termes de  tracé  onshore-offshore. En définitive, il n y’a qu’a voir les parties impliquées dans le projet transatlantique pour en déduire le sérieux. En effet, il s’agit d’un projet institutionnalisé impliquant les responsables de l’énergie, les fonds souverains, le secteur privé et la gouvernance locale.

En outre, le projet maroco-nigérian bénéficie d’une une estime considérable au niveau des instances internationales. En décembre 2020, la CEDEAO avait recommandé la poursuite des discussions entre l’organisation économique régionale et les promoteurs du projet maroco-nigérian. Celles-ci devraient aboutir à la conclusion d’un accord qui serait signé par le Maroc et le Nigéria d’un côté et la CEDEAO de l’autre sachant que le projet de gazoduc initié par Rabat et Abuja devrait longer 11 des 15 pays du groupement régional tout en approvisionnant l’ensemble des pays d’Afrique de l’Ouest.

Quant au financement du projet, en fin d’année 2021, la Banque islamique de développement initiait un appel à manifestation d’intérêts pour l’audit financier des études d’avant-projet du projet de construction du gazoduc Maroc-Nigéria.

Parasitage géopolitique

Si le projet est réalisé dans son intégralité, l’impact géopolitique sera fort. D’abord pour l’Union européenne pour qui ce serait une source supplémentaire de gaz naturel. L’UE cherche depuis des années à diversifier ses sources d’importation de gaz, notamment par rapport à la Russie, son principal fournisseur. Elle va donc chercher du gaz ailleurs, un gazoduc venant d’Azerbaïdjan, de la mer Caspienne est entré en exploitation depuis peu. L’Europe fait également venir du Gaz Naturel Liquéfié des Etats-Unis, du Qatar, et elle regarde à présent ce qui se passe en Afrique.

Pour le Nigéria, qui est déjà un important exportateur vis-à-vis du Bénin, du Togo et du Ghana, l’intérêt géopolitique serait de se positionner davantage sur des marchés régionaux et internationaux. il sera le principal gagnant dans presque tous les scénarios. Si le projet va jusqu’à son terme, le Nigeria pourra exporter plus de gaz vers l’Europe. Si ce n’est pas le cas, il pourra tout de même exporter plus de gaz vers les pays voisins.

Donc dans tous les cas, sauf si bien sûr le projet échoue complétement, qu’il soit réalisé complétement ou partiellement il sera le principal bénéficiaire car il sera le principal fournisseur du gaz dont il dispose en abondance et qui n’est pas suffisamment exploité pour le moment. Pour les autres pays, l’impact géopolitique rejoint l’impact économique. La production d’électricité et d’engrais permettra leur développement économique et donc une certaine stabilisation politique et sociale.

Par contre, La Russie ne voit pas d’un très bon œil toute tentative de l’Union européenne d’aller chercher du gaz ailleurs, ça vaut pour ce projet, ça vaut pour le gaz qui vient de l’Azerbaïdjan, ça vaut pour le GNL provenant des Etats-Unis. Gazprom préfère avoir la plus grande part de marché sur l’Europe qui est leur marché naturel depuis des dizaines d’années, et ils entendent continuer à rester un acteur dominant sur le marché européen pendant encore longtemps. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils construisent de nouveaux gazoducs vers l’Europe, le Turkstream et le Nordstream 2. Ainsi, Gazprom perçoit mal tous les projets quels que soient leurs caractéristiques, qui pourraient les concurrencer sur le marché européen. Ils ne le disent pas officiellement mais si ce projet n’aboutissait pas, les dirigeants de Gazprom n’en seraient pas profondément attristés.

Du côté algérien, on ne serait évidemment pas ravis qu’un projet dans lequel le Nigéria et le Maroc sont impliqués réussisse. Mais en même temps, les dirigeants algériens savent très bien que le projet Nigal n’a pas avancé… Et même si les Algériens ne seront pas les principaux perdants, un succès pour le Maroc ne serait pas ressenti comme une chose positive du côté d’Alger. Ce sera plutôt la Russie, pour qui l’enjeu est beaucoup plus concret.

Aussi, les démarches algériennes relèvent-elles simplement du parasitage géopolitique. Dès lors, le Maroc ne devrait pas s’inquiéter de la tentative d’Alger de relancer son fameux projet Nigal.

 

 

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