Il y a quelque chose de vertigineux à comparer le silence spectral de la raffinerie de Mohammedia au bruit assourdissant des factures d’avocats qui s’accumulent de l’autre côté de l’Atlantique. Depuis la sentence de juillet 2024, qui avait condamné le Maroc à verser 150 millions de dollars — une somme dérisoire face aux 2,7 milliards réclamés par Corral Morocco Holdings —, on aurait pu croire l’affaire close. Il n’en est rien. Les deux parties sont retournées dans l’arène pour l’épreuve de l’annulation. Pour Rabat, accepter, même a minima, une condamnation, c’était valider le récit de la victimisation porté par l’investisseur saoudo-éthiopien. Aujourd’hui, alors que les échanges écrits se sont clos le 7 février avec la réplique finale de Corral, nous entrons dans le dur : les plaidoiries orales. C’est le moment de vérité où la rhétorique juridique doit soit confirmer la « victoire technique » du Maroc, soit rouvrir la boîte de Pandore.
La victoire en trompe-l’œil de juillet 2024
Pour comprendre l’enjeu de cette phase d’annulation, il faut revenir à la sentence initiale. En n’accordant que 6 % des prétentions de Corral, le tribunal arbitral avait, de facto, validé la ligne de défense marocaine portée par le cabinet Allen & Overy (devenu A&O Shearman) et Me Hicham Naciri. L’argumentaire était limpide : la faillite de la Samir n’est pas le fruit d’une expropriation déguisée, mais celui d’une gestion calamiteuse et d’un siphonnage systématique de la trésorerie par son actionnaire majoritaire.
Pourtant, cette « victoire » avait un goût d’inachevé. Les 150 millions de dollars (environ 1,5 milliard de dirhams) restaient une épine dans le pied des finances publiques, mais surtout un affront symbolique. Comme le rappelait souvent un expert du dossier, « en matière d’arbitrage d’État, la seule vraie victoire est le zéro pointé ». C’est cette quête d’absolution totale qui motive la procédure actuelle. Le Maroc veut faire annuler cette sentence, non pour l’argent — que représente 1,5 milliard de dirhams face aux 40 milliards de dettes de la raffinerie ? — mais pour le principe. Il s’agit de graver dans le marbre de la jurisprudence internationale que l’État n’est pas l’assureur des défaillances privées.
Le temps, cet ennemi corrosif
Pendant que les juristes dissèquent la Convention bilatérale d’investissement Maroc-Suède, le temps fait son œuvre destructrice à Mohammedia. La raffinerie, jadis poumon énergétique du Royaume, est devenue un cimetière de métal. Chaque mois qui passe dans les limbes judiciaires dévalue l’actif. La corrosion attaque les pipelines, les technologies deviennent obsolètes, et les compétences humaines se dispersent.
Nous penchons pour une lecture où cette procédure d’annulation est aussi une course contre la montre pour la réincarnation du site. Tant que le contentieux CIRDI n’est pas définitivement purgé, tout repreneur potentiel hésitera à mettre les milliards nécessaires sur la table. Qui voudrait investir dans un site hanté par un litige international non résolu ? L’enjeu de cette phase décisive est donc de lever l’hypothèque juridique pour permettre, peut-être, une renaissance industrielle, que ce soit sous forme de raffinage classique ou, comme l’évoquent certains scénarios, de hub pour l’hydrogène vert.
L’ESSENTIEL
- Phase Terminale : La réunion du 11 février 2026 marque l’ouverture imminente des audiences orales pour la procédure d’annulation au CIRDI.
- Le Chiffre : 150 millions de dollars. C’est le montant de la condamnation initiale du Maroc (juillet 2024), que l’État cherche à faire annuler. Corral réclamait initialement 2,7 milliards.
- L’Enjeu : Purger définitivement le passif juridique pour libérer l’actif industriel de la Samir et permettre sa liquidation ou sa reconversion.
La géopolitique des prétoires
Ce procès dépasse la simple querelle commerciale. Il est le miroir des relations complexes entre l’État et le capital étranger. Cheikh Al Amoudi, défendu par le puissant cabinet Gibson Dunn, a tenté de transformer son échec managerial en affaire diplomatique, jouant sur la corde sensible de la protection des investissements. Mais la stratégie marocaine a été celle de la transparence brutale : exposer les chiffres, les promesses non tenues d’investissement (les fameux upgrades jamais réalisés) et la dette abyssale laissée aux banques marocaines et à la Douane.
L’issue de cette procédure d’annulation est incertaine — les statistiques du CIRDI montrent que les annulations sont rares — mais elle est politiquement indispensable. Elle permet au Maroc de dire à la communauté internationale : « Nous protégeons les investisseurs, mais nous sanctionnons les prédateurs ». C’est une doctrine de souveraineté économique qui se forge ici.
CHIFFRES CLÉS
- 27 MMDH : Le montant colossal (2,7 Mds $) que réclamait Corral et que le Maroc a réussi à écarter à 94 % lors de la première sentence.
- 60 % : La part détenue par Corral Morocco Holdings dans le capital de la Samir, aujourd’hui sans valeur économique réelle.
- 2015 : L’année de l’arrêt de la production, marquant le début d’une décennie de paralysie pour la seule raffinerie du pays.
Alors que les plaidoiries vont résonner à Washington, le véritable verdict, lui, a déjà été rendu par l’économie réelle. Le Maroc a appris à vivre sans sa raffinerie, en diversifiant ses importations. La Samir n’est plus une nécessité vitale, mais elle reste une cicatrice ouverte. Que le CIRDI annule ou confirme la sentence, l’histoire retiendra que c’est sur l’autel de la mauvaise gouvernance qu’a été sacrifié l’or noir marocain. La page qui s’apprête à être tournée n’est pas celle de la rédemption, mais celle de la liquidation d’une époque.










