Le gouvernement peut-il intervenir pour endiguer la flambée des prix des hydrocarbures?

En ce début février, et faisant échos à la flambée des cours du pétrole à l’international les prix du diesel et de l’essence ont atteint de nouveaux records. Une trame de fond qui risque de devenir de plus en plus prononcée, enflammant ainsi les prix à la pompe. Aussi, dans un marché libéralisé, l’unique voie de salut serait une intervention de l’Etat.

Dans la capitale économique, le gasoil se vend entre 10,13 et 10,20 dirhams le litre tandis que l’essence a dépassé la barre des 12 dirhams, se vendant selon les distributeurs entre 12,11 et 12,16 le litre, en ce début du mois de février. Dans les autres villes du royaume, ces prix sont de plus en plus élevés compte tenu des frais de transport.

Comparé à la même période de l’année dernière, le litre de diesel à la pompe était servi à une moyenne de 8,70 dirhams. En une année donc, le tarif du litre a augmenté d’au moins 1,50 dirham, franchissant la barre symbolique des 10 dirhams.

Pire encore! Par rapport à début 2020, la hausse est encore plus importante, le diesel affichant alors un plus bas de 7 dirhams en raison de la chute de la demande, soit une hausse de plus de 3 dirhams !

Il s’agit là de niveaux de prix jamais atteints au Maroc, même après la levée de la compensation de l’État, la libéralisation du marché et le laisser-aller qui s’en est suivi : les prix fluctuaient en gros entre 8 et 9,90 dirhams sans jamais atteindre ces niveaux.

Cette situation est à analyser sous le prisme de l’évolution du cours du pétrole. Le baril de Brent dépasse aujourd’hui les 93 dollars.

Les cours du pétrole pourrait atteindre les 100 dollars le baril de Brent

Quand le pétrole était à son plus bas au deuxième trimestre 2020, le Platts cotait à peine à 230 dollars et est monté à un peu plus de 400 dollars en décembre 2020, après le déconfinement et la reprise des économies mondiales. On croyait alors que les prix allaient se stabiliser après leur retour au niveau d’avant Covid, mais les évolutions de 2021 qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui ont montré que le marché était tout sauf prévisible…

Si la hausse du prix du baril, qui impacte directement celle du Platts, et les prix à la pompe, s’expliquaient en 2021 par la forte reprise de la demande, face à une offre qui peinait à redémarrer, ainsi que par le chamboulement des chaînes logistiques et la montée du coût du fret, des motifs que l’on croyait conjoncturels, liés au désordre post-Covid, d’autres raisons encore plus structurelles sont venues s’ajouter en ce début d’année 2022, rendant vain tout espoir de baisse des prix.

Preuve par la réunion tenue mercredi 2 février en fin de journée par les pays de l’OPEP+ (Organisation des pays exportateurs de pétrole), cartel qui contrôle l’essentiel de la production de pétrole dans le monde. Appelés par l’ensemble de la communauté internationale à augmenter sa production pour équilibrer le marché et revenir à des niveaux de prix normaux, les pays de l’OPEP+ ont encore une fois montré qu’ils ne sont pas prêts à abandonner ce confortable niveau de cours.

Dans un communiqué publié mercredi en début de soirée, les 23 membres de l’alliance de l’OPEP+ ont décidé de ne continuer à ouvrir que légèrement leurs vannes en mars, annonçant une augmentation de leur production de 400.000 barils par jour. Un niveau insuffisant pour combler la hausse des prix et qui était largement anticipé.

« Dans le cadre de la reprise économique post-confinement, la demande de pétrole est forte alors que l’offre reste limitée, parce que les grands pays exportateurs de pétrole veulent maintenir des prix élevés », explique Oscar Bernal, professeur d’économie auprès du quotidien Les Échos.

Pour revenir à l’équilibre d’avant-Covid et répondre à la demande actuelle pour enrayer la hausse des cours, les États-Unis avaient appelé, en octobre 2021, les pays de l’OPEP+ à parvenir à un accord sur une hausse de production d’au moins 20 millions de barils par jour. Loin, très loin, des 400.000 barils consentis aujourd’hui, la même hausse décidée, de mois en mois, depuis novembre dernier, dans ce qui semble être une stratégie visant à profiter au maximum des niveaux de prix actuels.

En position de force, seuls les membres de l’OPEP+ et leurs alliés peuvent faire baisser les prix à ce stade en pompant davantage de brut. Mais au vu de ces augmentations marginales décidées, les analystes s’attendent désormais à une nouvelle flambée des cours du baril, qui dépassera rapidement, selon le consensus du marché, les 100 dollars (données de Goldman Sachs et Bank of America).

Pire encore, en plus de ce déséquilibre entre offre et demande, les tensions géopolitiques font craindre le pire.

À commencer par le conflit entre Moscou et les Occidentaux au sujet de l’Ukraine, qui est au plus haut. « L’invasion russe de l’Ukraine entraînerait des sanctions très dures, ce qui ferait encore grimper les prix », explique Bjarne Schieldrop, analyste chez Seb, cité par l’Agence France-Presse.

Ou encore les hostilités liées à la guerre au Yémen qui ont franchi un nouveau cran mi-janvier, après l’attaque des Houthis sur le sol émirati et les tirs de missiles contre l’Arabie saoudite. Une attaque suivie de raids de représailles, qui continuent encore aujourd’hui. Lundi, les Émirats arabes unis ont intercepté un nouveau missile balistique lancé par les rebelles Houthis…

Des tensions géopolitiques qui impliquent des mastodontes de la production et de l’exportation de pétrole et qui font planer de sérieuses menaces sur l’approvisionnement. Certains analystes prévoient, en « worst scenario », un prix du baril de 150 dollars au cas où ces tensions toucheraient aux capacités de production ou d’exportation dans les semaines ou mois à venir.

Quant à ceux qui espéraient que le variant Omicron allait avoir un impact à la baisse sur la demande et les prix, ils déchantent. Selon les experts, la perspective d’une rechute de la demande de pétrole à cause de la pandémie s’éloigne de plus en plus. Dans son rapport mensuel, l’OPEP+ estime que le nouvelle vague pandémique liée au variant Omicron devrait avoir « un impact limité et restreint dans le temps, alors que le monde est mieux équipé pour gérer le Covid ».

Les conditions semblent donc réunies pour favoriser une hausse du prix de baril, et par ricochet celui des carburants.

Et ce n’est peut-être qu’un début. Dans les années à venir, l’or noir pourrait encore grimper. Son cours risque dans tous les cas d’être plus volatil, d’autant que les investissements dans le secteur apparaissent insuffisants. Le P-DG de Total, Patrick Pouyanné, s’attend à ce qu’il manque 10 millions de barils par jour en 2025, soit environ 10% de la consommation pré-pandémie.

En 2015, l’Agence internationale de l’énergie estimait à 630 milliards de dollars par an le niveau d’investissements nécessaires pour maintenir la production de pétrole, alors que les gisements moins remplis rendent l’extraction plus difficile. Or, environ 450 milliards de dollars seulement sont depuis chaque année investis. La flambée des cours ne fait donc que commencer…

Rien ne va plus pour le Maroc!

Au Maroc, ces évolutions du marché du pétrole n’augurent rien de bon. Avec des prix qui ont déjà atteint des records, pénalisant aussi bien les consommateurs que les professionnels du transport et toute la chaîne industrielle et commerciale, de nouvelles hausses des prix à la pompe ne tarderont pas à se manifester dans les prochaines semaines.

Les opérateurs économiques marocains espéraient que les pays de l’OPEP+ prendraient une décision qui aille dans le sens de l’apaisement des tensions du marché, car ils sont les seuls à pouvoir freiner cette tendance. Mais ils ont été déçus par le résultat de la réunion, comme tous les pays importateurs. Ce qui n’exclut pas un scénario de hausse des prix du diesel à la pompe à 11 dirhams si rien ne change.

En effet, c’est la loi du marché qui dicte la tendance. Les opérateurs marocains importent aux prix internationaux, et sont obligés de répercuter la hausse sur les prix à la pompe. Ils ont essayé depuis le début de cette tendance haussière de limiter autant que possible l’impact de la flambée des cours, en grignotant un peu sur les marges, mais ceci n’est pas tenable dans un marché libéralisé.

Face à un marché livré à lui-même depuis la libéralisation complète décidée sous le gouvernement Benkirane, seul l’État peut intervenir pour mettre un peu d’équilibre, et limiter l’impact de cette tendance inflationniste sur le pouvoir d’achat des ménages et le coût de revient des transporteurs, des industriels, des commerçants…

Interventionnisme souhaitable

Face à cette situation, l’interrogation qui s’impose est celle de savoir si l’État dispose d’une quelconque marge de manœuvre. Pour autant, c’est le silence qui règne du côté gouvernement Akhannouch qui n’a fait aucune sortie pour rassurer les citoyens et les chefs d’entreprises, qui voient les prix à la pompe augmenter tous les 15 jours.

Le fait est que si intervention il y a, elle ne peut être déclinée que sous trois formes: le plafonnement des prix, le hedging ou la baisse des TIC sur les carburants.

La marge de manœuvre du gouvernement se limite  soit au plafonnement des prix, et donc un retour au mécanisme de la compensation. Soit un recours aux mécanismes de couverture, comme en 2013, à travers du hedging, une sorte d’assurance qui est débloquée quand les prix du baril dépassent un certain niveau. Les deux solutions peuvent être combinées pour limiter l’impact sur le budget de l’État. Mais ce scénario reste difficile à mettre en place.

Par ailleurs, la loi de Finances 2022 ne prévoit pas de budget pour la compensation des prix des hydrocarbures. La loi sur les prix ne le permet pas non plus. En plus de la décision économique et politique qui doit être prise, et qui ne sera pas si aisée à prendre, il faudra réadapter tout un arsenal juridique pour permettre à l’État d’intervenir.

L’autre piste envisageable reste l’intervention sur le prix par le biais de la fiscalité. Pour rappel, l fiscalité pèse pour beaucoup dans les prix des hydrocarbures. Et, si l’État ne veut pas revenir sur la décision de libéralisation du marché, il peut baisser la TIC sur le carburant pour juguler les prix à la pompe.

Mais baisser les taxes sur les hydrocarbures dans ce contexte budgétaire difficile, largement plombé par le soutien à l’économie et les chantiers sociaux de la généralisation de la protection sociale, de la réforme de l’éducation et de la santé, pourrait faire déraper les finances publiques.

En effet, la hausse des prix à la pompe profite en principe aux recettes de l’État. Ce qui est une aubaine pour le budget. Dès lors, si l’on veut toucher à la fiscalité sur les hydrocarbures, on se retrouvera donc face à un dilemme budgétaire. Au début des années 2000, le gouvernement français était face à la même situation et avait mis en place une sorte de TIC flottante qui permettait de lisser le prix du carburant en cas de hausse du pétrole. La mesure avait bien pris. Mais sera-t-elle à l’ordre du jour chez nous ? L’avenir nous le dira!

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