Il faut parfois quitter les tableaux Excel des ministères pour comprendre la réalité d’une économie. Il faut aller voir, sur la zone industrielle de Jorf Lasfar ou dans les carrières de la région de Benslimane, ce que signifie concrètement « l’accélération ». Ce que l’on y observe en cette fin d’année 2025 ressemble étrangement à ce que les économistes appellent une crise de croissance, ou plus prosaïquement, une indigestion. Alors que la Bourse célèbre le super-cycle du BTP, les directeurs des achats des grands groupes, eux, dorment mal. Très mal.
Le paradoxe est cruel. Jamais le carnet de commandes national n’a été aussi rempli – RER de Casablanca, Grand Stade de Benslimane, extension des aéroports, autoroute de l’eau – mais jamais la capacité de production physique n’a été aussi proche de la rupture. Comme si le Maroc, dans un élan keynésien absolu, avait injecté plus de demande que son appareil productif ne peut en traiter. Fernand Braudel écrivait que l’économie a ses limites biologiques ; le BTP marocain touche aujourd’hui ses limites physiques.
La guerre de l’acier et du ciment
La première alerte est venue des prix. Discrètement, presque sournoisement. Si l’inflation générale reste maîtrisée sous les 1%, l’indice des coûts de la construction s’affole. L’acier, nerf de la guerre de tout ouvrage d’art, subit une double pression. La demande locale a bondi de 40% en deux ans, télescopant une offre mondiale qui se resserre. Un importateur de ronds à béton me confiait récemment, avec un fatalisme inquiétant, que ses fournisseurs turcs et espagnols privilégient désormais leurs propres marchés domestiques ou la reconstruction en Europe de l’Est. Résultat : pour sécuriser les approvisionnements des stades de la CAN, il faut payer le prix fort, tout de suite.
Le ciment, cette « farine » de l’industrie, suit une courbe similaire. Les cimentiers tournent à plein régime, frôlant les 100% de taux d’utilisation dans certaines régions clés comme le Grand Casablanca. Cette tension crée des effets d’éviction classiques mais brutaux : les grands projets d’État aspirent les volumes, laissant les petits promoteurs immobiliers et l’autoconstruction face à des ruptures de stock ou des tarifs prohibitifs. Joseph Stiglitz a souvent décrit comment les marchés imparfaits créent des inégalités d’accès ; nous y sommes. Le « petit » chantier s’arrête pour que le « grand » puisse avancer.
« On ne trouve plus de soudeurs »
Mais le véritable plafond de verre n’est pas matériel, il est humain. C’est le grand non-dit de cette fin d’année. Le Maroc, pays de main-d’œuvre abondante ? Le mythe s’effondre dès qu’on cherche une compétence précise. Essayez de trouver un chef de chantier expérimenté, un grutier certifié pour les grandes hauteurs ou un soudeur spécialisé aujourd’hui. Ils sont devenus les mercenaires d’une guerre des talents féroce.
Les salaires sur ces profils critiques ont grimpé de 30 à 50% en un an. Les entreprises se débauchent les équipes à coup de primes à la signature, déstabilisant les plannings. Un DRH d’un major du secteur, croisé lors d’un forum emploi désespérément vide, avouait que le goulot d’étranglement de la formation professionnelle est désormais le principal risque pesant sur la livraison des infrastructures 2030. On ne forme pas un ingénieur génie civil en six mois, même par décret royal. Cette inertie du capital humain est la variable que les modèles macroéconomiques avaient sous-estimée.
Qui paiera l’addition ?
Cette surchauffe a une conséquence financière directe. Les marchés publics, souvent signés à prix fermes ou avec des clauses de révision obsolètes, deviennent des pièges pour les entreprises attributaires. Si les coûts de production augmentent de 20% alors que le contrat n’en prévoit que 5%, la marge s’évapore. On risque de voir émerger, courant 2026, des contentieux en cascade et des arrêts de chantiers pour « bouleversement de l’économie du contrat ».
L’État, maître d’ouvrage pressé par le calendrier de la CAF et de la FIFA, devra sans doute remettre la main à la poche pour compenser ces surcoûts, sous peine de voir des entreprises défaillir. C’est là que le bât blesse pour les finances publiques. L’inflation des intrants transforme l’investissement d’infrastructure, vertueux sur le papier, en une dépense budgétaire bien plus lourde que prévu. Le « quoi qu’il en coûte » pour réussir la CAN et le Mondial est une stratégie politique compréhensible, mais sa facture économique réelle, elle, ne fait que commencer à s’imprimer. Et elle sera salée.










