Il flottait comme un parfum de « Série A » dans les couloirs du ministère de la Transition numérique ce matin. L’attente était longue, presque fébrile, tant les promesses de la stratégie Startup Venture Building avaient alimenté les discussions dans les cafés de Casablanca et les couloirs du Technopark. Quand Amal El Fallah Seghrouchni a dévoilé les contours de ce dispositif, ce n’est pas seulement un chiffre – 700 millions de dirhams – qui a résonné, mais une volonté de rupture. « L’innovation n’est pas une incantation, c’est une discipline », aurait pu dire Peter Drucker s’il avait assisté à la présentation. Le Maroc semble enfin avoir entendu la leçon.
De l’incubation artisanale à l’usine à risque
C’est un secret de polichinelle que les vétérans de la Tech marocaine se murmuraient : notre modèle d’accompagnement s’essoufflait. Trop d’incubateurs vides, trop de « demo days » sans lendemain. Avec ce nouveau dispositif, piloté par la cheville ouvrière Tamwilcom, l’État opère ce que les Anglo-saxons appellent un « pivot ». L’objectif n’est plus seulement d’aider des jeunes à monter des slides, mais de structurer une chaîne de valeur industrielle de la création de startups.
L’offre Startup Venture Building s’attaque au chaînon manquant : le financement de l’amorçage et, surtout, l’accompagnement opérationnel post-création. On ne parle plus ici de subventions à fonds perdus distribuées à l’aveugle. Le dispositif prévoit un continuum financier précis : des bourses pour l’idéation, des prêts d’honneur pour la structuration, et des financements d’amorçage pouvant grimper jusqu’à 2 millions de dirhams pour les dossiers les plus solides. C’est ce « smart money » qui manquait cruellement pour transformer une bonne idée en PME technologique viable.
800 Startups : La destruction créatrice en marche
Joseph Schumpeter décrivait l’entrepreneur comme l’agent perturbateur nécessaire à l’évolution économique. Le Maroc veut en recruter 800. C’est l’objectif chiffré de ce programme triennal : accompagner plus de 800 jeunes entreprises innovantes sur l’ensemble du territoire. Le chiffre donne le vertige si on le compare au flux actuel de startups « investissables ».
Mais ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas de gonfler artificiellement les statistiques. L’approche Venture Building implique une exigence de rentabilité et de scalabilité dès le jour un. Un fondateur de start-up dans la Fintech me confiait récemment, un brin cynique : « On a longtemps eu l’argent pour le café et les post-it, mais jamais pour recruter un CTO ou lancer une campagne d’acquisition. » Ce programme semble répondre à cette douleur précise. En ciblant les opérateurs d’accompagnement (incubateurs, accélérateurs, venture builders) pour déployer ces fonds, l’État délègue l’exécution à ceux qui ont – théoriquement – les mains dans le cambouis.
L’argent est là, le défi reste humain
Reste la question qui fâche, celle que l’on ose à peine poser dans l’euphorie des annonces : avons-nous les entrepreneurs pour absorber ces capitaux ? 700 millions de dirhams, c’est une force de frappe considérable pour un écosystème encore naissant. Le risque, inhérent à toute politique volontariste, est de créer une bulle d’actifs subventionnés sans réalité marché.
Cependant, le signal envoyé est puissant. En sécurisant le bas de bilan via Tamwilcom et en structurant l’accompagnement, le Maroc tente de dérisquer l’aventure entrepreneuriale pour les talents qui hésitaient encore à sauter le pas. C’est une invitation à l’audace, un appel du pied aux ingénieurs, aux diasporas et aux créatifs. Comme dans tout Venture Building, le taux d’échec sera élevé, c’est la règle du jeu. Mais si sur ces 800 pousses, une seule devient la licorne qui tractera le reste de l’économie numérique, alors le pari sera gagné. La machine est lancée, il reste maintenant à voir ce qui sortira de l’usine.










