Il y a dans la gesticulation militaire une part de chorégraphie qui ne trompe plus personne. Au lendemain du naufrage diplomatique d’Islamabad, voilà que l’administration Trump, piquée au vif par l’intransigeance iranienne, dégaine l’arme absolue : le blocus naval du détroit d’Ormuz. Sur les écrans de télévision, l’image est saisissante. Des destroyers fendent l’écume, des aigles d’acier survolent les flots, et le monde retient son souffle en attendant l’Apocalypse. Pourtant, à y regarder de plus près, cette démonstration de force ressemble à s’y méprendre à un cow-boy qui, après avoir bruyamment poussé les portes du saloon, se rendrait soudain compte qu’il a oublié de charger son revolver.
Soyons lucides un instant, si l’époque nous l’autorise encore. Fermer Ormuz, c’est appuyer sur l’interrupteur de l’économie mondiale. L’idée que la Maison Blanche puisse maintenir un tel blocus relève d’une pensée magique que même les scénaristes d’Hollywood oseraient à peine valider. Robert Kaplan l’aurait probablement souligné avec un sourire amer : la géographie se venge toujours de ceux qui feignent de l’ignorer. Et ici, la vengeance porte un nom très précis : Wall Street.
Dès l’instant où l’ordre présidentiel a frôlé les téléscripteurs, les marchés financiers ont accusé le coup avec une violence inouïe. Le baril de Brent, ce juge de paix implacable, s’est envolé au-dessus des 120 dollars (environ 1 212 MAD). Pour un président qui jauge la réussite de son mandat à la courbe du Dow Jones et qui promet à son électeur de remplir le réservoir de son SUV à moindre coût, l’initiative s’apparente à un magnifique tir de torpille dans la coque de son propre navire électoral. On imagine sans peine les sueurs froides des conseillers économiques dans l’Aile Ouest, tentant d’expliquer au Bureau Ovale que l’Amérique profonde ne pardonnera jamais une inflation galopante, fussent-ce pour donner une leçon de morale à Téhéran.
Le dragon chinois, invité surprise du blocus
Mais la véritable farce de cette posture martiale se joue sous pavillon rouge. Le détroit d’Ormuz n’est pas une simple ruelle où l’on peut interdire le passage aux badauds ; c’est l’autoroute de la République populaire de Chine. Les supertankers qui sillonnent ces eaux chaudes, gorgés de brut jusqu’à la ligne de flottaison, font des allers-retours incessants pour étancher la soif énergétique de Pékin. Que compte faire l’US Navy face à cette armada commerciale asiatique ?
Nous penchons pour un grand moment de solitude tactique. Imaginer un seul instant qu’un destroyer américain ouvre le feu sur un pétrolier à destination de Shanghai relève du délire clinique. Ce serait précipiter le globe, non plus dans une crise régionale, mais dans la Troisième Guerre mondiale pour une simple question d’ego diplomatique. Pékin, avec la patience millénaire qu’on lui connaît, observe cette agitation avec un flegme souverain. Les états-majors savent pertinemment que l’Amérique de 2026 n’a ni l’envie, ni les moyens d’entrer en collision frontale avec la Chine pour un baril de pétrole persique.
La conclusion s’impose d’elle-même, cruelle pour les amateurs d’épopées martiales : Donald Trump bluffe, avec une majesté qui frôle le génie théâtral. Ce blocus est une arme en plastique brandie sous les néons de la scène médiatique globale. Dans quelques jours, une fois les gros titres essorés et les sondages d’opinion jaugés, Washington trouvera une formule diplomatique suffisamment alambiquée pour crier victoire et rapatrier ses croiseurs sans tirer un seul coup de semonce. Le détroit retrouvera sa respiration goudronneuse, et l’économie mondiale essuiera ses sueurs froides. La politique étrangère, sous ses airs de drame antique, finit souvent par se réduire à ce qu’elle est intimement : une illusion d’optique destinée à masquer l’impuissance de ceux qui prétendent diriger le monde.
















