L’économie marocaine s’enferre dans un paradoxe cruel. Plus elle s’évertue à croître, plus elle brûle ses précieuses devises. Au-delà des projections de façade, le creusement vertigineux du déficit commercial à plus du cinquième de la richesse nationale révèle une dépendance maladive aux importations. Pris en tenaille entre une consommation intérieure insatiable et l’épée de Damoclès d’un fret maritime mondialisé, le Royaume finance sa propre modernisation en exportant, lentement mais sûrement, sa souveraineté financière.

Il régnait dans la publication du dernier budget économique exploratoire du Haut-Commissariat au Plan (HCP) une froideur clinique qui masque mal l’imminence d’un réajustement dogmatique. Les prévisionnistes tablent sur une croissance économique de 4,4 % en 2025, censée atterrir à 4,0 % en 2026. Dans une conjoncture mondiale particulièrement atone, ce chiffre aurait pu ressembler à une incontestable victoire de la résilience marocaine. Fernand Braudel nous enseignait pourtant de toujours nous méfier de « l’écume des événements » pour scruter les courants profonds, ceux qui modèlent la destinée des nations sur le temps long.

L’essentiel

  • Le Haut-Commissariat au Plan projette un ralentissement de la croissance économique marocaine, passant de 4,4 % en 2025 à 4,0 % en 2026, principalement tirée par la demande intérieure.
  • Cette demande vigoureuse provoque une explosion des importations, creusant le déficit commercial à 21,3 % du PIB en 2025 et 21,1 % en 2026, contre 19,1 % en 2024.
  • Les exportations de biens et services, qui progresseront de 6,2 % en 2025 et 7,1 % en 2026, restent insuffisantes pour combler ce trou, malgré les excellentes performances du tourisme national (13ème rang mondial en croissance).

Ce qui se joue actuellement dans les tréfonds de notre comptabilité nationale relève précisément de cette tectonique des plaques. Cette dynamique domestique, vigoureuse et encouragée par les pouvoirs publics, a généré un appétit d’importations faramineux que notre appareil productif interne est incapable de satisfaire. Les données statistiques sont sur ce point d’une brutalité inouïe : le déficit commercial marocain devrait s’aggraver pour atteindre 21,3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2025, avant de se figer à 21,1 % en 2026.

Chiffres clés

  • -1,9 % : Niveau projeté du déficit du compte courant par rapport au PIB pour l’année 2026, illustrant la pression continue sur les équilibres extérieurs du pays.
  • 78,9 % : Poids estimé de la dette publique globale dans le PIB marocain en 2026, une dette lourdement corrélée aux besoins de financement liés au déficit budgétaire (-3,4 %).

Nous penchons pour un diagnostic sans appel. Il ne s’agit plus d’un simple déséquilibre conjoncturel, mais d’une faille systémique. En passant d’un déficit commercial de 19,1 % du PIB en 2024 à la barre fatidique des 21 %, l’économie nationale perd plus de deux points de PIB en pure hémorragie d’achats extérieurs. Le Maroc est tombé dans le piège classique des nations émergentes : chaque point de croissance supplémentaire agit comme une immense pompe aspirante sur les importations de biens d’équipement, de demi-produits et d’énergie.

Le mirage d’une demande intérieure débridée

Pour comprendre l’ampleur de cette béance, il faut disséquer l’ADN même de cette croissance marocaine. Elle est viscéralement portée par la vigueur de la demande intérieure, qu’il s’agisse de la consommation des ménages stimulée par les aides directes, ou des investissements publics massifs liés aux infrastructures. C’est une stratégie politiquement justifiable et socialement attendue, mais macroéconomiquement périlleuse. Nous stimulons la commande, mais nous achetons les pelleteuses, les turbines et les logiciels à l’étranger. Les importations maintiennent ainsi une trajectoire violemment haussière en volume, une dynamique directement branchée sur les grands chantiers du Royaume.

Joseph Stiglitz a largement théorisé cette asymétrie dévastatrice dans ses travaux sur la mondialisation. Une nation qui finance l’intégralité de sa modernisation par un déséquilibre commercial permanent finit toujours par s’endetter pour consommer ce qu’elle ne sait pas produire. Certes, les volumes d’exportations de biens et services tentent de résister, avec une progression attendue de 6,2 % en 2025 et de 7,1 % en 2026. Mais la mathématique est têtue. Ce différentiel de vélocité entre ce que nous achetons et ce que nous vendons cristallise un compte courant structurellement déficitaire. Ce dernier devrait s’établir à -1,8 % du PIB en 2025, puis glisser à -1,9 % en 2026.

Un ancien argentier du Royaume me glissait récemment, lors d’un colloque à Rabat, que l’obsession de la croissance à tout prix occulte l’essentiel : la souveraineté de cette croissance. En important massivement pour soutenir notre BTP et notre consommation, nous subventionnons de fait les usines européennes et asiatiques, creusant par la même occasion le tombeau de notre propre balance des paiements. La dette publique globale, corollaire inévitable de cette équation, se maintient à des altitudes vertigineuses : 79,2 % du PIB en 2025 et 78,9 % en 2026.

Le syndrome d’Ormuz et le coût du monde

C’est précisément ici que la comptabilité nationale se fracasse sur les falaises de la géopolitique brute. La facture d’importation marocaine n’est pas qu’une simple question de volume d’achats ; elle est violemment dictée par l’inflation globale et les primes de risque maritimes. Le HCP le souligne d’ailleurs avec gravité : ces prévisions s’inscrivent dans un contexte marqué par des incertitudes géopolitiques persistantes et une croissance modérée en Europe.

Le Maroc demeure un importateur net d’énergie. Lorsque les tensions s’enflamment au Moyen-Orient et que le détroit d’Ormuz tousse, ce n’est pas seulement le prix de l’essence à la pompe qui frémit à Casablanca. C’est l’intégralité de nos réserves de change qui est mise sous haute pression. Le moindre missile tiré en mer Rouge se répercute instantanément sur les taux de fret et les assurances maritimes, gonflant artificiellement la valeur de nos importations obligatoires. On pourrait comparer cette vulnérabilité à celle d’un organisme sous dialyse dont le tuyau serait contrôlé par des puissances étrangères… même si la comparaison organique a ses limites face à la complexité des marchés de dérivés pétroliers.

Face à ce raz-de-marée, nos bastions exportateurs traditionnels montrent des signes de fatigue inquiétants. Le HCP alerte ouvertement sur les défis structurels auxquels font face l’automobile et le textile, deux secteurs lourdement pénalisés par la transition énergétique imposée sur le continent européen et par l’atonie de la demande de notre principal partenaire. Fort heureusement, l’industrie extractive sauve une partie des meubles. Les exportations de phosphates, adossées à l’expertise incontestable de l’OCP, ainsi que les produits agricoles, poursuivent leur tendance favorable. Mais vendre de la roche, même valorisée en engrais, suffira-t-il éternellement à payer l’importation de technologies de pointe et d’hydrocarbures surfacturés ?

La béquille des services : un sursis, pas un modèle

Pour éviter la banqueroute extérieure, le Maroc s’en remet à ce qu’il maîtrise le mieux : l’hospitalité et l’attachement de sa diaspora. C’est la rente de service qui maintient le navire à flot. Le secteur touristique réalise des prouesses statistiques, hissant le Maroc au premier rang en Afrique et au Moyen-Orient, et à la 13ème place mondiale en termes de croissance de destination selon l’ONU-Tourisme. Cette manne exceptionnelle vient alimenter la balance des services et éponger une part significative de la saignée commerciale.

Il est pourtant dangereux de bâtir la sécurité financière d’une nation de 37 millions d’âmes sur l’inconstance des flux touristiques mondiaux et les transferts des Marocains résidant à l’étranger. La chute de cet aveuglement sera probablement silencieuse, mais elle exigera de nous une refonte dogmatique majeure. Sortir du piège de la balance courante imposera de débrancher notre développement de sa perfusion importatrice. Tant que l’industrie nationale ne produira pas les machines qui construisent nos infrastructures, et tant que notre mix énergétique restera otage des détroits lointains, chaque fraction de point de croissance célébrée au journal télévisé sera une victoire à la Pyrrhus, chèrement payée par le renoncement à notre autonomie monétaire.

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