Dans les couloirs de l’Avenue Mohammed V, l’heure n’est plus à l’observation passive mais à l’acte de conscience. Ce jeudi 25 décembre 2025, alors que les marchés mondiaux marquent une pause, le dossier de la monnaie numérique de banque centrale (MNBC) au Maroc atteint une maturité critique, bien que suspendue aux arbitrages du droit. Comme le rappelait souvent Nassim Taleb dans ses traités sur l’antifragilité, un système doit savoir évoluer pour ne pas rompre face à l’inconnu. Le Dirham numérique est précisément cette évolution : une réponse institutionnelle à la fragmentation des paiements globaux, une volonté de transformer l’information monétaire en un savoir souverain.
La fin de l’ambivalence : De l’interdiction à l’incarnation régalienne
Pendant des années, le Maroc a maintenu une posture de prudence absolue, voire de méfiance, face aux monnaies virtuelles, craignant pour la stabilité de son régime de change et la sécurité de ses épargnants. Mais l’émergence des stablecoins et la pression croissante des fintechs internationales ont transformé cette défense passive en une stratégie offensive. Bank Al-Maghrib ne cherche plus seulement à interdire l’immatériel, elle cherche à l’incarner sous l’égide de l’État. Un expert proche de l’institution me confiait récemment que « le Dirham numérique sera au cash ce que le satellite est à la boussole : une extension de notre champ de vision monétaire, pas un remplacement ».
L’enjeu est d’abord celui d’une société plus juste et plus digne. Malgré les efforts titanesques de bancarisation ces dernières années, une part importante de la population marocaine reste encore à la lisière du système formel, habitant les zones d’ombre de l’exclusion financière. La MNBC, en permettant des transactions sans intermédiaire bancaire classique et à moindre coût, pourrait agir comme un puissant catalyseur social. Elle permettrait de porter la banque là où le guichet est physiquement ou économiquement absent, transformant chaque smartphone en un coffre-fort souverain et sécurisé. C’est ici que l’écriture journalistique rencontre l’acte de résistance à la confusion : informer sur la MNBC, c’est construire le récit d’une inclusion réussie.
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Je débloque l’article Déjà abonné ? Connectez‑vousLe verrou législatif : Quand le droit temporise la technologie
Toutefois, cette « respiration littéraire » de la monnaie bute sur un obstacle majeur : la codification juridique. Le cadre légal encadrant les crypto-actifs et la monnaie numérique n’est pas encore finalisé au Maroc, une situation qui peut ralentir considérablement l’entrée en vigueur effective de l’e-Dirham. Ce retard n’est pas une simple négligence bureaucratique, il reflète la complexité de réguler un objet par nature fluide et transfrontalier. Le législateur doit composer avec des impératifs contradictoires : favoriser l’innovation pour ne pas laisser le Royaume à la traîne de la modernisation financière, tout en renforçant l’arsenal juridique pour prévenir le blanchiment et la fuite des capitaux.
Cette période de latence législative crée une zone d’incertitude pour les acteurs de la place financière de Casablanca. Les banques commerciales, bien que partenaires du projet, observent ce délai avec une forme de soulagement prudent. Elles savent que l’arrivée d’une MNBC de détail pourrait provoquer une désintermédiation brutale, les privant d’une partie des dépôts à vue qui constituent le cœur de leur modèle de liquidité. Dire vrai sans brutaliser, c’est aussi reconnaître que le système bancaire marocain a besoin de ce temps législatif pour opérer sa propre mue et ne pas se laisser submerger par une monnaie numérique qui serait « trop » efficace, trop vite.
Vers une troisième voie marocaine ?
En scrutant les expériences internationales, de l’e-Naira nigérian aux tests massifs du e-CNY chinois, le Maroc semble vouloir tracer une « troisième voie ». Une voie qui refuse le spectaculaire pour privilégier la clarté, la nuance et la mise en contexte. Contrairement à d’autres économies émergentes qui ont lancé leurs monnaies numériques dans l’urgence pour pallier une monnaie physique défaillante, le Maroc avance avec une « vibration intérieure sans emphase », fort d’un dirham stable et de réserves de change confortables.
La réussite du Dirham numérique ne dépendra pas de la perfection de son algorithme de consensus, mais de la solidité du pacte de confiance qui l’entoure. Ce pacte nécessite une loi claire, des garde-fous éthiques sur l’utilisation des données personnelles et une vision politique qui place l’humain avant le bit. Tant que ces éléments ne seront pas coulés dans le bronze de la loi, l’e-Dirham restera une promesse suspendue, une œuvre en attente de sa signature finale.
À l’horizon 2026, la question ne sera plus de savoir si le Maroc doit franchir le Rubicon numérique, mais comment il habitera cette nouvelle rive sans y perdre son âme régalienne. En codant sa propre monnaie, le Royaume ne se contente pas de moderniser ses échanges ; il grave son identité dans le marbre du futur technologique, tout en acceptant que la sagesse du droit soit le rythme nécessaire de son ambition. Le silence symbolique qui accompagne aujourd’hui l’attente législative est celui d’une souveraineté qui se prépare, dans l’ombre, à éclairer les échanges de demain avec la force tranquille d’une institution qui sait que le temps long est son meilleur allié.
















