Il paraît que le futur est une ligne de code élégante, une vibration invisible qui circule dans l’éther casablancais. À l’Avenue Mohammed V, on ne jure plus que par l’évanescence : on veut du Dirham numérique, une monnaie fluide qui voyagerait plus vite que l’éclair. Mais curieusement, dans les allées des marchés de la Ville Blanche, on reste attaché à la matérialité. On appelle cela le respect du « tangible », une forme de résistance érudite à la dématérialisation du monde.

Le « Pourpre » numérique ou l’angoisse du vide législatif

Imaginez la scène. Vous êtes au souk, ou mieux, chez votre « épicier du coin » – ce pilier de l’économie réelle qui tient ses comptes sur un carnet dont la couverture a disparu sous Hassan II. Vous sortez votre smartphone dernier cri pour payer vos trois œufs avec des e-Dirhams. « C’est dans le cloud, Ba Driss ! », lui lancez-vous avec l’assurance d’une influenceuse en shooting à Dubaï. Ba Driss, lui, regarde votre téléphone comme s’il contenait un djinn maléfique. Pour lui, la seule monnaie numérique qui vaille, c’est celle qu’il peut faire claquer sur son comptoir en bois.

Et son intuition n’est pas sans fondement juridique. Car pendant que la Banque Centrale peaufine ses algorithmes, le cadre légal, lui, semble s’être égaré dans les méandres des commissions parlementaires. On nous annonce une révolution, mais pour l’instant, c’est une révolution au point mort. Le bit attend son droit, et le citoyen attend que la promesse numérique se transforme en loi promulguée. C’est le paradoxe marocain : avoir la vision d’un hub financier mondial, mais conserver la lenteur érudite d’une administration qui pèse chaque virgule législative.

Les banquiers, poètes malgré eux d’une liquidité en sursis

Que dire de nos banquiers, ces maîtres de cérémonie du crédit ? Ils observent l’e-Dirham comme une œuvre d’art magnifique mais potentiellement dévastatrice. Ils redoutent la « désintermédiation », ce terme savant qui masque une angoisse réelle : celle de voir l’épargne s’évaporer vers les serveurs de l’État, laissant leurs bilans aussi secs qu’un oued en été. On nous murmure que les banques resteront au centre du jeu, mais on sent bien que le jeu a changé de règles et de support.

Nous penchons pour une lecture plus subtile : l’e-Dirham est l’accessoire de mode ultime d’un État qui veut capturer l’air du temps tout en gardant une main de fer sur la traçabilité. C’est la souveraineté en haute définition. Mais tant que la loi n’est pas scellée, votre vie privée reste, elle aussi, dans une élégante salle d’attente.

En ce 25 décembre, entre deux réflexions sur la transition énergétique et les taux directeurs, une certitude demeure. L’e-Dirham pourra bien être rapide, transparent et « blockchainisé », il lui manquera toujours ce que le « Pourpre de la Banque » possède : l’odeur du vécu et la patine des mains qui l’ont tenu. Le progrès est une nécessité, mais la loi est une armure. Verdict : nous adopterons le pixel par devoir de modernité, mais nous garderons le papier par amour du réel. Du moins, tant que le Parlement n’aura pas décidé de transformer notre nostalgie en un lointain souvenir numérique.

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