Il faut appeler un chat un chat : ce passage supposé du format « feuilleton d’été » au format « livre-enquête » relèverait d’une logique commerciale implacable autant que d’un réflexe politique anachronique. Le filon marocain fait vendre à Paris. Mais au-delà du tiroir-caisse, cette publication confirmerait que le logiciel d’analyse français sur le Maroc reste buggé.

Le fantasme de l’absence face à la réalité de l’action

Le narratif qui serait déployé par les deux journalistes est connu, usé jusqu’à la corde : un Souverain « insaisissable », une gouvernance par éclipses, une prédilection pour des fréquentations jugées « infréquentables » par la morale bourgeoise parisienne, et cette sempiternelle rengaine sur le « mystère ». Ce prisme de lecture, typiquement occidental et teinté d’un orientalisme qui ne dit pas son nom, échouerait systématiquement à saisir la grammaire du pouvoir alaouite.

Transformer ces articles en livre reviendrait à tenter de donner une épaisseur historique à ce qui n’est qu’une incompréhension culturelle. Car pendant que Paris disserterait sur « l’énigme » et s’attarderait sur le parc automobile royal ou les vacances du Monarque, Rabat avance à marche forcée. La généralisation de la protection sociale, la gestion chirurgicale du séisme d’Al Haouz, la projection atlantique, la co-organisation du Mondial 2030 : voilà des réalités tangibles, pilotées par ce même Roi que l’on dirait « absent ». Il y aurait quelque chose de pathétique à voir cette « intelligentsia » française s’accrocher à ses vieux schémas, cherchant désespérément à décrypter le Maroc de 2026 avec les lunettes de la IVème République.

Un embouteillage éditorial suspect

Cette sortie littéraire potentielle n’arriverait pas dans un vide sidéral. Elle s’inscrirait dans un embouteillage éditorial pour le moins suspect, talonnant de quelques semaines à peine un autre ouvrage du même acabit, « Le mystère Mohammed VI », signé Thierry Oberlé. Cette accumulation de titres, qui prétendraient tous percer le « secret » du Palais, ressemblerait à une offensive concertée, ou du moins à un effet de meute pavlovien.

Le timing interrogerait d’autant plus qu’il interviendrait alors que les relations diplomatiques officielles entre l’Élysée et le Méchouar connaissent un réchauffement spectaculaire, scellé par la reconnaissance de la marocanité du Sahara. On assisterait donc à une schizophrénie française : d’un côté, l’État profond et politique acte la nouvelle puissance marocaine ; de l’autre, la sphère médiatique et culturelle mènerait un combat d’arrière-garde, incapable d’accepter que le Maroc ne soit plus ce « jardin d’agrément » docile.

L’indifférence comme seule réponse à l’obsession

Mais il y aurait une justice immanente dans ce déferlement de papier. Plus l’édition parisienne s’acharnerait à vouloir percer un « mystère » qui n’existe que dans ses propres névroses, plus elle soulignerait sa propre impuissance. Ces ouvrages, voués à l’obsolescence programmée des « coups » médiatiques, finiraient par jaunir dans l’indifférence générale, relégués au rang de curiosités d’une époque révolue où la France pensait encore faire et défaire les réputations au sud de la Méditerranée.

La véritable « énigme » pour ces observateurs d’un autre siècle, ce serait cette résilience marocaine qui, méthodiquement, bâtit des ports, des stades et des alliances atlantiques, loin, très loin des murmures vains de Saint-Germain-des-Prés. Le Maroc de 2030 ne se lirait pas dans les « bonnes feuilles » du Monde ni dans les enquêtes à charge recyclées pour l’hiver. Il s’écrirait sur le terrain, dans le béton des infrastructures et la dignité du social. Et cette histoire-là, celle d’une nation qui a définitivement cessé de se regarder dans le miroir déformant de l’ex-puissance tutélaire, est la seule qui resterait. Le reste ne serait que littérature.

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