L’annonce initiale, formulée dans l’élan d’un programme gouvernemental ambitieux, se voulait le pivot d’un nouveau modèle de développement. Elle repose aujourd’hui sur une architecture financière colossale : une enveloppe de 14 milliards de MAD mobilisée sur la période 2025-2026 pour huiler les rouages d’une machine à produire du travail. Pourtant, l’exercice de la puissance publique se heurte ici à une vérité têtue : on ne décrète pas l’emploi, on le rend possible. La légitimité d’un gouvernement, faut-il le rappeler, ne repose pas uniquement sur la légalité des urnes, mais sur cette « légitimité d’exercice » qui se mesure à sa capacité à protéger concrètement ses citoyens. Le Maroc traverse actuellement une mutation où la volonté de l’État doit composer avec l’imprévisibilité d’un monde en désordre.
L’ingénierie d’une promesse sous haute surveillance
Le dispositif déployé par Rabat ne manque pas de panache technique. Le gouvernement a récemment réorienté sa stratégie pour passer d’une logique de « filets de sécurité » — comme les programmes Awrach ou Forsa — à une approche plus structurelle centrée sur l’investissement productif. L’enjeu est de transformer ces 14 milliards de MAD en un levier capable de catalyser l’investissement privé, notamment via la nouvelle Charte de l’Investissement. L’idée fondatrice n’est plus seulement de subventionner temporairement l’emploi, mais de sécuriser l’environnement des entreprises pour qu’elles osent enfin recruter sur le temps long.
L’essentiel
- Le gouvernement maintient fermement le cap de la création d’un million d’emplois d’ici la fin de son mandat en 2026.
- L’Exécutif a débloqué un budget d’urgence dédié spécifiquement à la relance de la dynamique de l’emploi pour la période 2025-2026.
- La stratégie nationale fait face au défi majeur de la sécheresse qui détruit massivement des emplois dans le secteur agricole rural.
Toutefois, cette ingénierie politique se heurte à un sismographe social affolé par l’inflation. Le dialogue social d’avril 2026, ouvert dans une atmosphère de méfiance syndicale, rappelle que le million d’emplois ne peut être une abstraction statistique s’il ne s’accompagne pas d’une revalorisation de la dignité salariale. Les centrales syndicales, agissant comme des contre-pouvoirs nécessaires, exigent que la quantité ne se fasse pas au détriment de la qualité. Pour l’Exécutif, le défi est de taille : il doit non seulement atteindre le cap symbolique du million de postes, mais s’assurer que ces derniers ne soient pas la proie d’une précarité rampante qui viendrait fragiliser les bases mêmes de l’État social.
Le choc des réalités territoriales et climatiques
Le principal obstacle à cette marche forcée ne se trouve pas dans les bureaux de Rabat, mais dans la rudesse des campagnes marocaines. L’appareil statistique national révèle une fracture territoriale béante : alors que l’industrie et les services urbains tentent de créer une dynamique positive, le monde rural subit une hémorragie silencieuse. La sécheresse, devenue une donnée structurelle et non plus un simple accident météorologique, a détruit des milliers d’emplois agricoles, forçant des populations entières à un exode vers les périphéries métropolitaines.
En Chiffres
- 1 000 000 : Le nombre cible de postes que l’actuelle majorité s’est engagée à créer d’ici la fin de l’année 2026.
- 14 milliards de MAD : Le budget d’investissement public mobilisé par le gouvernement pour financer la nouvelle stratégie de l’emploi.
- 13 % : Le taux de chômage national enregistré récemment, un chiffre sous pression à cause de l’exode rural et des aléas climatiques.
Il semblerait que le gouvernement soit engagé dans un travail d’équilibriste : chaque poste créé dans l’aéronautique à Casablanca ou dans l’automobile à Tanger parvient à peine à compenser les pertes sèches du secteur primaire. L’objectif du million d’emplois devient, par la force des choses, une stratégie de rattrapage plutôt qu’une pure expansion de la richesse nationale. Le pari d’Aziz Akhannouch est ici de réussir à industrialiser les territoires pour fixer les populations, une ambition qui demande bien plus qu’une enveloppe budgétaire d’urgence ; elle exige une révolution de l’aménagement du territoire qui peine encore à s’incarner.
La jeunesse, juge de paix du contrat social
Le véritable arbitre de cette ambition reste la jeunesse. Pour cette génération dont une frange importante se retrouve en marge du système (les fameux « NEET »), le million d’emplois est une ligne d’horizon qui semble reculer à mesure qu’ils s’en approchent. La distorsion entre les besoins d’une économie qui se veut moderne et les curricula d’un système éducatif en quête de repères crée un gouffre que les seuls deniers publics peinent à combler. Malgré un taux de chômage national affiché à 13 %, la résorption du sous-emploi des jeunes diplômés demeure le point d’achoppement du bilan gouvernemental.
La stratégie étatique mise sur une montée en puissance de la formation professionnelle, avec un investissement soutenu dans les infrastructures de pointe. Mais le temps de la formation est un temps long, viscéralement déconnecté du temps court de la politique et de l’urgence ressentie par les familles. Il y a dans cette attente une forme de tension latente qui exige des réponses immédiates.
L’horizon 2026 n’est plus seulement une date butoir pour un programme de majorité ; c’est le seuil d’une épreuve de vérité pour les institutions. La réussite ou l’échec de cette promesse déterminera la physionomie du paysage électoral et social pour la décennie à venir. Si le gouvernement parvient à transformer l’essai, il aura prouvé que le volontarisme politique a encore prise sur la fatalité économique. Dans le cas contraire, le risque est celui d’une érosion du lien civique, là où le citoyen se verrait reprocher d’avoir cru en des chiffres plutôt qu’en un destin commun. L’emploi s’affirme ici comme la clef de voûte de la citoyenneté active, et c’est dans la capacité à matérialiser cette promesse sur le terrain que réside l’essence même de l’action publique.
















