Au Maroc, le récit officiel célèbre la création nette de 193 000 postes entre 2024 et 2025. Mais en disséquant cette donnée, la réalité apparaît sous les traits d’une fracture territoriale béante : si le milieu urbain a généré 203 000 opportunités, la campagne marocaine en a simultanément détruit 10 000. Les aléas climatiques sévères agissent ici comme un accélérateur d’exode, déracinant une main-d’œuvre agricole qui vient gonfler les périphéries des grandes métropoles, cherchant dans le secteur tertiaire informel un maigre substitut à la terre perdue.

La tertiarisation comme asile économique

Le sismographe du HCP révèle une transformation structurelle de notre appareil productif. Près de 55,5 % des chômeurs évoluaient auparavant dans les « services », qui constituent désormais le refuge par excellence d’une économie en quête de souffle. Cette tertiarisation ne traduit pas l’avènement d’une société post-industrielle de haute valeur ajoutée, mais plutôt l’essor de micro-activités de survie, de la livraison ubérisée au petit commerce de détail. Le travail, loin de s’inscrire dans une trajectoire d’accumulation de compétences, se fragmente.


L’essentiel

  • Le taux de chômage national s’est établi à 13 % en 2025, affichant une baisse purement comptable de 0,3 point.
  • La création de 193 000 postes cache une fracture territoriale, le milieu rural ayant détruit des milliers d’emplois agricoles.
  • Les TPE génèrent 56 % des emplois privés mais restent extrêmement vulnérables face aux chocs conjoncturels.

Le CESE a récemment souligné cette mutation en recommandant un encadrement juridique strict des « formes atypiques d’emploi ». L’enjeu est de taille : il s’agit d’empêcher que la modernité technologique ne serve d’alibi à une dérégulation rampante du travail décent. Quand le taux d’activité plafonne autour de 43,5 % à l’échelle nationale, c’est la majorité silencieuse de la population en âge de travailler qui reste hors des radars de la production formelle. Cette atonie de l’activité est le véritable talon d’Achille du modèle marocain, rendant l’objectif d’un million d’emplois d’ici 2026 d’une complexité abyssale face à un marché où l’offre de travail, découragée, se contracte.

La vulnérabilité structurelle des TPE

Pour comprendre l’impasse de l’emploi, il faut scruter la chair de notre tissu entrepreneurial. Une étude exhaustive du CESE, adoptée début 2025, révèle que les micro, très petites et petites entreprises (TPE/PE) constituent plus de 98 % des entités formelles et fournissent 56 % des emplois déclarés dans le secteur privé. Ces structures sont le cœur battant de la création d’emplois, mais elles opèrent sous assistance respiratoire. Entravées par des contraintes structurelles d’accès au financement, par la pression fiscale et par une mortalité infantile entrepreneuriale alarmante, ces entreprises manquent de l’épaisseur financière nécessaire pour recruter durablement.


En Chiffres

  • 13 % : Taux de chômage enregistré par le HCP en 2025, une baisse qui masque le découragement des actifs.
  • 43,5 % : Taux d’activité national extrêmement bas (chiffres 2024), soulignant qu’une majorité de la population reste hors du marché.
  • 56 % : Part des emplois déclarés du secteur privé portés par les micro et très petites entreprises au Maroc.

Nous penchons pour une lecture où la politique de l’emploi a trop souvent confondu l’incitation à la création d’entreprises (comme les statuts d’auto-entrepreneur, dont le nombre avoisine les 440 000) avec la création d’une véritable valeur ajoutée industrielle. Sans un accompagnement systémique de ces micro-entités pour les aider à franchir des seuils de croissance, le marché du travail restera condamné à l’éphémère.

La trajectoire de l’économie marocaine exige aujourd’hui de dépasser le fétichisme du taux de chômage pour s’attaquer à la qualité intrinsèque du travail. La résilience d’une nation face aux chocs exogènes ne se construit pas sur la prolifération de contrats précaires ou sur le saupoudrage d’aides conjoncturelles. Elle requiert une politique macroéconomique audacieuse, capable d’industrialiser les territoires et de sécuriser les parcours professionnels. Le défi des prochaines années ne sera pas seulement de compter le nombre d’individus qui échappent aux statistiques du chômage, mais de garantir que la richesse qu’ils produisent puisse enfin cimenter un contrat social digne de ce nom.

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