Il suffit de superposer la carte des flux maritimes mondiaux aux récents tableaux de bord du Haut-Commissariat au Plan pour comprendre l’immensité de la fracture. L’économie marocaine, nation structurellement dépourvue d’hydrocarbures conventionnels, voit son déficit du compte courant s’enfoncer dangereusement à 2,5 % du produit intérieur brut. C’est un doublement spectaculaire par rapport aux 1,2 % de l’année précédente, un chiffre qui traduit une véritable hémorragie de devises. Robert Kaplan l’a brillamment théorisé dans La Revanche de la géographie : les États qui ne maîtrisent pas leurs corridors d’approvisionnement stratégiques sont condamnés à subir silencieusement l’histoire des autres.
Le Maroc est aujourd’hui rattrapé de plein fouet par ce dogme implacable. La dégradation fulgurante de nos équilibres extérieurs, avec un déficit commercial projeté à plus de 21 % du PIB pour les années 2025 et 2026, trouve ses racines profondes dans l’appétit insatiable de notre économie pour des produits importés, au premier rang desquels figure l’énergie. Et cette facture énergétique est directement et violemment indexée sur la psychose qui s’empare des courtiers londoniens ou singapouriens à chaque soubresaut dans le Golfe persique. Nous penchons pour une grille de lecture résolument brutale : ce n’est pas le coût de l’énergie en lui-même qui détruit nos équilibres macroéconomiques, c’est la « prime de risque » associée à son acheminement à travers des zones de guerre.
L’artère jugulaire : anatomie d’une vulnérabilité maritime
Les rapports prospectifs des institutions internationales ne cessent d’alerter sur cette épée de Damoclès. Les incertitudes profondes et les tensions géopolitiques exacerbent les risques de voir notre déficit commercial s’enfoncer davantage, menaçant de peser lourdement sur la demande extérieure tout en alourdissant la valeur marchande de nos achats vitaux. Le Moyen-Orient n’est plus seulement une région lointaine que l’on observe sur les chaînes d’information en continu ; il est une composante intime et douloureuse du prix de revient de la moindre usine casablancaise.
L’essentiel
- Le déficit abyssal du compte courant marocain n’est pas qu’un phénomène comptable : il est la traduction directe de l’exposition du pays aux risques géopolitiques des voies maritimes, notamment le détroit d’Ormuz et la mer Rouge.
- Le coût réel des importations énergétiques marocaines est artificiellement gonflé par la « prime de risque » maritime, l’explosion des coûts d’assurance et le contournement des navires par le Cap de Bonne-Espérance.
- La transition vers les énergies renouvelables et l’hydrogène vert est désormais analysée non plus sous le seul angle climatique, mais comme l’unique solution macroéconomique pour sauver la balance des paiements et restaurer la souveraineté monétaire.
Lorsque la guerre de l’ombre s’intensifie autour des côtes iraniennes ou yéménites, les compagnies d’assurance maritime mondiales décrètent l’état d’urgence. Les primes s’envolent, les chaînes logistiques se déroutent pour contourner le Cap de Bonne-Espérance, rallongeant les délais de plusieurs semaines. C’est toute la structure de coût de l’industrie marocaine qui s’en trouve lourdement impactée. Un ancien ambassadeur européen en poste à Rabat me confiait récemment que la résilience apparente de l’économie marocaine cache une angoisse existentielle : comment financer une émergence industrielle sans contrôler la molécule qui fait tourner les machines ?
Pour compenser cette faiblesse structurelle, les pouvoirs publics ont cru bon de relancer massivement la machine par la demande intérieure. Le pari est audacieux. En soutenant le pouvoir d’achat et en lançant des chantiers d’infrastructures titanesques, on maintient une croissance de façade, estimée autour de 4,4 % pour l’année en cours. Mais c’est précisément cette consommation interne, vigoureuse et subventionnée, qui alimente la pompe à importer. Nous créons de la valeur en dirhams pour la convertir instantanément en dollars, cédés aux armateurs internationaux. Un cercle vicieux se dessine : la croissance accélère notre besoin d’importation, et l’importation nous soumet aux aléas d’un détroit situé à plus de six mille kilomètres de Tanger Med. L’inflation n’est plus seulement monétaire, elle est importée par les canons.
Le gouffre logistique : la tyrannie des océans sur le dirham
L’erreur fondamentale des modèles économiques traditionnels est de considérer la mer comme une surface plane et neutre. La réalité est infiniment plus rugueuse. Le commerce maritime mondial s’est transformé en une succession de péages imprévisibles où des acteurs non-étatiques, armés de drones rudimentaires ou de vedettes rapides, dictent désormais la loi de l’offre et de la demande. Ce que les comptables de Bank Al-Maghrib enregistrent comme un simple « déficit commercial » est, sur le terrain, la traduction mathématique d’un chaos logistique global.
La fermeture partielle de la mer Rouge et le contournement contraint par le Cap de Bonne-Espérance ont dynamité les certitudes des importateurs marocains. Il semblerait que nous ayons sous-estimé l’effet papillon d’un tel détour. Chaque jour de navigation supplémentaire pour un navire vraquier ou un méthanier à destination de Jorf Lasfar ou de Tanger Med se facture en dizaines de milliers de dollars. C’est une saignée silencieuse. Les primes d’assurance pour « risque de guerre » ont atteint des sommets, absorbant les maigres marges de notre tissu industriel. Un armateur grec croisé dans les couloirs d’un forum maritime à Athènes m’avouait, avec un fatalisme déconcertant, que le fret n’est plus un service de transport, mais un produit financier hautement spéculatif.
Chiffres clés
- 6 000 km : La distance physique séparant le Maroc du détroit d’Ormuz, illustrant l’absurdité d’une dépendance économique dictée par une géographie aussi lointaine et instable.
- 100 % : L’objectif implicite de sanctuarisation énergétique que le Maroc doit viser via ses investissements verts pour neutraliser la ponction des devises liée à l’inflation maritime importée.
Le Maroc se retrouve ainsi à payer une triple peine. Il achète une énergie dont le prix de base reste volatil. Il finance un transport maritime devenu prohibitif. Et il subit l’inflation des biens d’équipement européens, eux-mêmes renchéris par cette même crise logistique. Cette tyrannie des océans annule de fait une grande partie des efforts de compétitivité de notre industrie d’exportation. Nous pouvons assembler les voitures les plus fiables d’Afrique du Nord, si les navires qui nous approvisionnent en composants électroniques sont pris en otage par la géopolitique asiatique ou moyen-orientale, la ligne finale du bilan restera désespérément rouge.
L’échappatoire verte : l’électron souverain comme bouclier monétaire
Face à ce déterminisme géographique implacable, la posture victimaire n’est d’aucune utilité stratégique. Les turbulences d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb doivent agir comme l’électrochoc définitif, celui qui forcera le capitalisme marocain à basculer vers un nouveau paradigme de survie. Amin Maalouf écrivait avec une grande lucidité que « les civilisations meurent de ne pas avoir su s’adapter ». Pour l’économie marocaine, l’adaptation porte un nom brutal mais salvateur : le désengagement fossile absolu.
La transition énergétique n’est plus, dans ce contexte, une simple coquetterie écologique destinée à satisfaire les cahiers des charges des bailleurs de fonds internationaux ou à briller lors des grand-messes climatiques. Elle est devenue l’arme de destruction massive de notre déficit courant. La véritable souveraineté ne s’obtiendra pas en négociant âprement de meilleurs tarifs sur des barils de brut naviguant en zone de guerre. Elle s’arrachera par le développement frénétique des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert sur notre propre sol. Nous penchons pour une vision radicale de ce chantier : chaque parc éolien inauguré à Dakhla ou chaque centrale solaire déployée à Ouarzazate est, au sens strict, une usine de production de devises. En remplaçant la molécule importée par l’électron domestique, le Royaume colmate directement l’hémorragie de sa balance des paiements.
En attendant cette délivrance infrastructurelle, le compte courant du Royaume continuera de danser dangereusement sur un fil, rythmé par les tambours de guerre d’un détroit situé à des milliers de kilomètres de nos côtes. Une aberration stratégique que les planificateurs économiques de Rabat ne peuvent plus se permettre de traiter par le mépris ou la passivité. Si la croissance marocaine veut cesser d’être une simple illusion comptable rattrapée par les réalités du monde, elle devra s’ancrer dans le vent et le soleil de son propre territoire, refermant enfin ce chapitre douloureux de la soumission aux routes maritimes de l’or noir.
















