Le Maroc compte plus de 10 % de jeunes diplômés sans emploi malgré une croissance soutenue. À l’ANAPEC, les guichets débordent, le portail digital bugge et le délai d’activation des comptes s’étire parfois sur trois semaines. Plateformes uniques, contrats-pilotes et caravanes mobiles : le gouvernement promet une refonte radicale. Mais sur le terrain, la réalité reste âpre. Suivez Karim et Imane qui, chaque matin, affrontent un labyrinthe administratif et nourrissent l’espoir d’un premier vrai contrat.
Karim, informaticien face aux guichets bondés
Tous les lundis à l’aube, Karim quitte son modeste studio de Hay Mohammadi. Le trajet en taxi collectif vers l’agence ANAPEC de Casablanca dure près d’une heure, rythmée par le klaxon des bus et les vendeurs ambulants. Descendu à grande vitesse, il rejoint la file déjà composée d’une centaine de diplômés. Derrière lui, des visages marqués par l’insomnie. Il serre son portable comme un talisman, redoutant qu’il ne sonne pas.
À l’intérieur, les couloirs sont surchauffés. Les ventilateurs peinent à brasser l’air. Karim se repère à la chaise portant la dernière couche de poussière. Sous ses yeux, des CV froissés et des impressions illisibles jonchent le sol. Chacun a larme à l’œil lorsqu’arrive l’annonce du serveur hors service : « Tous les comptes en ligne sont actuellement inaccessibles ». L’espoir bascule en impatience.
Après plusieurs heures, un agent l’entraîne vers un bureau exigu. Le rendez-vous promis se réduit à un formulaire mal déchiffré. Karim sent l’heure tourner, son ventre gargouiller. Il improvise un déjeuner froid, un sandwich acheté au kiosque. Chacune de ces pauses impromptues grignote son budget. « Je ne peux plus compter sur mes économies, explique-t-il, je survis en vendant des cours de programmation à cinq étudiants, vingt dirhams l’heure. »
De retour chez lui, il transforme son salon en salle de réunion virtuelle. Cinq freelances se connectent pour réviser les livrables d’un projet de refonte de site web. Cette mission lui coûte en fatigue, mais lui apporte un semblant de légitimité : « Mon portfolio doit parler pour moi », se rassure-t-il. Pourtant, chaque fois qu’il relance un recruteur, il devient spectateur de ses espoirs : aucune réponse personnalisée, jamais.
La nuit, le silence lui renvoie ses doutes : et si l’autonomie sociale devenait la seule option ? Il rêve d’un mentor qui l’accompagnerait, d’un feedback au-delà d’un mail générique. Dans son carnet, il note des questions à poser aux prochaines caravanes mobiles : « Comment intégrer un réseau d’anciens élèves ? » ou « Quelle bourse pour financer un stage longue durée ? ». Ces gribouillis sont ses petites balises dans l’obscurité de l’attente.
Imane et la Caravane Aji Tkhdem : promesse manquée
Imane s’est levée à 5 h 30 pour rejoindre le bus de la caravane « Aji Tkhdem » à Rabat. Elle croyait obtenir un entretien personnalisé dès le matin. Sous le chapiteau, des hôtesses distribuent des badges fluo. Les discours officiels vantent un guichet unique, l’accès à des stages rémunérés et des modules de formation gratuits. En contrebas, une file serpente jusqu’au parking.
Lorsqu’elle franchit le dernier portique, un conseiller brandit une plaquette sur la micro-entreprise : « Lance ton projet, Imane ! » Pourtant, le panneau de départ n’indique aucun montant d’aide. Après quatre heures de questions, on l’oriente vers un prestataire privé facturant 800 DH la formation « Marketing digital appliqué à l’hôtellerie ». Elle ressent une colère sourde : on lui vend du rêve, pas une opportunité réelle.
De retour dans son quartier, elle rallie un café associatif qui héberge un atelier d’entraide entre diplômés en tourisme. Ils sont une quinzaine, rassemblés autour de quelques tables basses, partageant des feuillets photocopiés d’offres d’emploi locales. Imane anime une session de simulation d’entretien : « Imagine que le recruteur te demande d’augmenter le taux d’occupation d’un riad de 5 % en six mois. Comment lui répondrais-tu ? »
Son énergie renaît dans ce réseau informel. Elle échange des contacts de responsables RH, compile des retours d’expériences et organise un système de co-voiturage vers Marrakech pour visiter trois hôtels de charme. Cette initiative, entièrement bénévole, devient son moteur : « C’est avec mes pairs que je construis un avenir, pas devant un écran d’attente. »
Pourtant, le poids de l’incertitude pèse. Chaque trajet, chaque café pris sur le pouce réduit son budget. Elle se demande si l’État mesurera un jour la valeur des réseaux citoyens qu’il a fait naître malgré lui. Seule certitude : sans un minimum de prises en charge pour les formations qualifiantes et les déplacements, beaucoup abandonneront avant même d’avoir franchi le seuil du premier entretien.
Qu’attendent vraiment les jeunes ?
Karim et Imane rêvent avant tout d’un point de contact qui réponde en temps réel. Ils espèrent voir enfin disparaître les relances automatiques sans suite, pour laisser place à un portail unique où chaque candidature fait l’objet d’un accusé de réception clair et engageant, avec la promesse ferme d’une réponse sous quarante-huit heures. Pour eux, cette réactivité n’est pas un luxe : c’est le signe concret que l’État prend leur avenir au sérieux.
Au-dessus des algorithmes et des tableaux de bord, ils exigent un accompagnement humain et personnalisé, assuré par un conseiller référent qui vous connaît par votre prénom, suit votre progression de l’inscription au contrat et reste disponible pour ajuster conseils et pistes. Ils veulent des entretiens préparatoires, des bilans de compétences sur mesure et un suivi post-embauche pendant plusieurs mois, afin de ne pas se retrouver seuls face aux difficultés de la vie professionnelle.
Sur le terrain, leur principale frustration vient du manque de stages véritablement rémunérés. Ils considèrent que toute formation diplômante devrait s’accompagner d’un minimum de cinquante heures de pratique payée, histoire d’acquérir une expérience réelle tout en subvenant à leurs frais. Ce compromis, disent-ils, serait plus formateur qu’un manuel et plus valorisant qu’une succession de certificats en ligne.
Enfin, Karim et Imane insistent pour que l’accès aux certifications professionnelles, aux ateliers pratiques et aux formations complémentaires soit gratuit et instantané. Ils ne demandent pas des avantages spéciaux, mais l’égalité des chances : pouvoir combler leurs lacunes sans avancer des frais qu’ils n’ont pas. Certains évoquent même la création d’un fonds de solidarité pour aider à couvrir les coûts de transport ou d’hébergement lorsqu’un stage ou un entretien se trouve loin de leur domicile.
Ces attentes, loin d’être démesurées, traduisent la volonté des diplômés de passer d’un système statique à une véritable rampe de lancement. À leurs yeux, la modernisation de l’ANAPEC ne se mesurera pas aux lignes de code déployées, mais à l’audace et à la sincérité des dispositifs qui feront de leur espoir une réalité professionnelle durable. Car, sans ces engagements fermes, la modernisation numérique risque de rester un simple vernis sur un système déjà trop lent et déshumanisé. Sans ces garanties, la modernisation annoncée risque de rester une simple façade numérique
Ces récits donnent chair aux chiffres du chômage. À présent, l’enjeu est de traduire réactivité et accompagnement humain en dispositifs concrets, pour que l’odyssée de Karim et Imane devienne un parcours fluide vers l’emploi.
















