L’image est cruelle, presque indécente. D’un côté, la Bourse de Casablanca célèbre les milliards de la construction et l’euphorie d’un secteur en surchauffe. De l’autre, les habitants de Safi comptent leurs morts dans la boue. Ces deux réalités, loin d’être déconnectées, forment les deux faces d’une même pièce : celle d’une accélération urbaine sans précédent qui bouscule, parfois brutalement, les équilibres naturels. Ce qui s’est passé à Safi – et qui menace demain Casablanca, Tanger ou Agadir – porte un nom scientifique précis : l’artificialisation des sols.

Il ne s’agit plus seulement d’invoquer la « colère du ciel ». Les rapports du GIEC sont formels sur l’augmentation de l’intensité des pluies, c’est un fait acquis. Mais c’est notre manière d’accueillir cette eau qui transforme l’aléa climatique en catastrophe humaine. En recouvrant chaque mètre carré de bitume, de trottoirs et de fondations pour nos stades et nos gares, nous supprimons la capacité d’absorption naturelle de la terre. Nous créons involontairement des « piscines olympiques » urbaines où le ruissellement, faute d’exutoire, devient instantanément destructeur.

La « Maladaptation » infrastructurelle

Le Maroc court aujourd’hui un risque précis : celui de tomber dans le piège de la « maladaptation ». Ce concept désigne des infrastructures conçues pour résoudre un problème immédiat (loger, transporter) mais qui aggravent la vulnérabilité à long terme. L’urgence de la CAN 2025 et du Mondial 2030 impose des calendriers de livraison compressés où les études d’impact environnemental, souvent perçues comme des freins administratifs, peinent à se faire entendre.

Construire un quartier résidentiel ou une zone fan-zone sur un couloir d’écoulement naturel des eaux est une erreur que le béton ne pardonne pas. À Safi, l’eau a simplement repris ses droits là où l’urbanisme les lui avait niés. Le réseau d’assainissement classique, calibré sur des décennales obsolètes, ne peut physiquement pas avaler les trombes d’eau actuelles. Jared Diamond, dans ses travaux sur l’effondrement des sociétés, rappelle que la gestion de l’eau est souvent le test ultime de la durabilité d’une civilisation. Aujourd’hui, nos infrastructures réussissent le test de la vitesse, mais échouent encore à celui de la résilience.

Vers la « Ville Éponge » ou le naufrage ?

Des solutions existent pourtant, pour peu que l’on accepte de changer de paradigme. Il ne s’agit plus de lutter contre l’eau avec des tuyaux toujours plus gros, mais d’apprendre à vivre avec elle. Le concept de « ville éponge », adopté par des métropoles comme Wuhan ou Berlin, doit devenir la norme au Maroc. Cela implique de désimperméabiliser les sols, de créer des parcs inondables qui servent de tampons, et d’imposer des toitures végétalisées dans les cahiers des charges des nouveaux projets BTP.

Cela demande un courage politique immense. Laisser de la terre à nu ou créer une zone humide ne rapporte rien à court terme, contrairement à un immeuble R+5 ou un centre commercial. L’économie que nous croyons préserver en bétonnant se dissout pourtant à la première inondation majeure. Le coût de la reconstruction à Safi dépassera de loin les bénéfices immobiliers générés dans les zones sinistrées.

Le « Super-Cycle » du BTP que nous traversons est une chance historique de modernisation. Si cette modernisation se fait contre la géographie et le climat, elle se retournera inévitablement contre nous. La CAN 2025 sera une fête, nous l’espérons tous ; assurons-nous que les stades flambant neufs ne soient pas les seules îles émergées au milieu de villes sous les eaux. Informer, c’est aussi prévenir : le béton ne boit pas l’eau, il l’accélère.

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