Alors que le Maroc traverse une sécheresse historique, l’exportation massive d’avocats vers des pays riches en eau, comme le Canada, soulève une vive polémique. Derrière les chiffres flatteurs de la filière, se cache une réalité environnementale préoccupante : surexploitation des nappes phréatiques, déséquilibres agricoles, et menaces sur la biodiversité. Ce paradoxe agricole interroge les choix stratégiques du Royaume en matière de sécurité hydrique et de durabilité. L’analyse qui suit explore les implications écologiques de cette filière, les précédents controversés dans l’agriculture marocaine, et les tendances récentes qui redessinent la carte des exportations alimentaires.

Avocat : culture stratégique ou aberration écologique ?

Dans les régions fertiles de Moulay Bousselham, les vergers d’avocatiers s’étendent à perte de vue, transformant le paysage agricole. Entre 2017 et 2025, les exportations marocaines d’avocats ont été multipliées par sept, atteignant le seuil des 100 000 tonnes annuelles. Mais derrière ce succès commercial, les chiffres interpellent : jusqu’à 18 000 m³ d’eau par hectare, 2 000 litres pour produire un seul kilo. Des statistiques qui font bondir les écologistes et certains élus.

La députée Fatima Tamni, lors d’une session parlementaire récente, a dénoncé l’exportation vers le Canada de plus de 1 180 tonnes, équivalent à 1,18 milliard de litres d’eau. Son intervention a mis en lumière les contradictions d’un modèle agricole tourné vers la rentabilité mais sourd aux contraintes climatiques.

Mohamed Taher Srairi, professeur à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, insiste sur le paradoxe : « On cultive un fruit tropical dans des zones semi-arides, sans adaptation réelle à notre stress hydrique. »

Précédents marocains : les cultures qui ont asséché les terroirs

Le cas de l’avocat n’est pas isolé. Le Maroc a déjà expérimenté d’autres filières à forte intensité hydrique avec des résultats alarmants.

Dans la région de Zagora, la pastèque a été au cœur d’une controverse similaire. Sa culture intensive, principalement à des fins d’export, a provoqué l’épuisement des nappes phréatiques locales. Les puits atteignent désormais des profondeurs de 200 mètres, et les oasis – autrefois symboles de vie – sont devenues des terrains arides. Les habitants de la vallée scandent désormais : « La pastèque est l’ennemie de l’oasis ».

Dans le Souss, les tomates, bien que moins gourmandes en eau, ont aussi contribué à un déséquilibre agricole : substitution des cultures vivrières, salinisation des sols, dépendance accrue aux marchés européens.

Ces cas illustrent les limites d’un modèle productiviste déconnecté des spécificités territoriales et des capacités écologiques réelles.

quand l’or vert devient un fardeau hydrique

Le Maroc n’est pas seul à faire face au dilemme de l’exportation agricole en contexte de stress hydrique. D’autres pays producteurs d’avocats, comme le Chili, le Mexique et l’Espagne, ont eux aussi été confrontés à des critiques croissantes sur l’impact environnemental de cette culture.

Au Chili, la région de Petorca est devenue le symbole d’une « guerre de l’eau ». Les avocatiers y ont asséché les rivières locales, poussant les autorités à restreindre les droits d’eau et à imposer des quotas. L’empreinte hydrique bleue (eaux souterraines et de surface) y atteint jusqu’à 2 295 m³ par tonne d’avocats. La production a chuté de 46 % entre 2009 et 2018, illustrant les limites écologiques du modèle.

Le Mexique, premier exportateur mondial, bénéficie d’un climat plus favorable, avec 61 % de l’irrigation assurée par les précipitations naturelles. Pourtant, dans l’État du Michoacán, la déforestation illégale liée à la culture d’avocats a provoqué une crise écologique. Des forêts entières ont été converties en plantations, menaçant la biodiversité locale. Malgré cela, le pays maintient sa position dominante grâce à une organisation agro-industrielle puissante et des campagnes marketing agressives.

En Espagne, notamment en Andalousie, les autorités ont imposé des restrictions sur l’irrigation des avocatiers en raison de la baisse des nappes phréatiques. Certaines municipalités ont même interdit l’extension des vergers. L’empreinte hydrique y varie fortement selon les régions, atteignant jusqu’à 4 494 m³ par tonne dans certaines zones.

Face à ces constats, le Maroc pourrait s’inspirer de plusieurs mesures :

  • Régulation stricte des droits d’eau comme au Chili
  • Préservation des écosystèmes forestiers comme enjeu prioritaire au Mexique
  • Gel des extensions agricoles dans les zones critiques, comme en Espagne
  • Irrigation par eau dessalée et recours aux énergies renouvelables, comme dans le projet pilote de Dakhla

Ces exemples montrent que la rentabilité de l’avocat ne peut être dissociée d’une gestion durable des ressources. Le Maroc, en pleine expansion agricole, devra choisir entre suivre ces modèles ou inventer le sien.

Exportation alimentaire : tendances, opportunités et risques

Malgré les controverses, le commerce agroalimentaire marocain affiche une santé éclatante. Au quatrième trimestre 2024, les exportations ont bondi de 22 %, propulsant le Maroc au rang de 4e exportateur africain de fruits et légumes.

Parmi les filières phares : agrumes, tomates, fruits rouges, produits de la mer. Ce dynamisme repose sur des politiques volontaristes : aide à l’irrigation, structuration des filières, modernisation logistique.

Mais plusieurs économistes, à l’image de Rachid Benali (Comader), alertent sur les risques :

  • Vulnérabilité climatique et dépendance à l’eau
  • Pression sur les écosystèmes
  • Concentration foncière et marginalisation des petits agriculteurs
  • Uniformisation des cultures au détriment de la biodiversité

La quête de compétitivité ne peut ignorer l’impératif écologique. Le projet de dessalement de Dakhla, porté par des énergies renouvelables, incarne une piste prometteuse : produire pour l’export tout en protégeant les ressources.

L’avocat est peut-être un fruit à succès, mais il est aussi un révélateur : celui d’une agriculture en tension entre ambition commerciale et sobriété écologique. Le Maroc, confronté à un futur incertain, devra penser ses exportations comme un levier d’influence – mais aussi comme un devoir de responsabilité. Face à la rareté, chaque goutte compte. L’exportation d’avocats illustre un dilemme profond : entre prospérité agricole et fragilité environnementale. Si le Maroc veut rester un acteur alimentaire influent, il devra s’imposer comme pionnier de l’agriculture durable en zone aride. Et ce virage stratégique doit commencer maintenant.

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