Lire la carte énergétique de l’Afrique de l’Ouest revient souvent à contempler une aberration géologique et politique. D’un côté, des réserves gazières prodigieuses dormant sous le delta du Niger ou au large des côtes mauritaniennes ; de l’autre, des économies chroniquement anémiées par le manque d’accès à une électricité stable et abordable. C’est précisément pour conjurer cette fatalité historique que le projet pharaonique du gazoduc Maroc-Nigéria, pensé il y a près d’une décennie, aborde ce printemps un tournant absolument décisif.

L’onde de choc est partie d’une annonce feutrée, livrée le 13 avril 2026 par Amina Benkhadra, la directrice générale de l’Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM). Lors d’un entretien accordé à l’agence Reuters, la responsable marocaine a formellement confirmé que le Maroc et le Nigéria signeront cette année le très attendu accord intergouvernemental (IGA). Nous penchons pour considérer ce document non pas comme une énième déclaration de bonnes intentions, mais comme la clé de voûte juridique et politique qui rendra l’ouvrage irréversible. Le tracé hybride, mêlant parcours onshore et offshore sur une distance vertigineuse de 6 900 kilomètres, s’apprête enfin à sortir des cabinets d’études pour entrer dans la phase de structuration étatique.

Une architecture institutionnelle pour treize nations

L’histoire des grands corridors énergétiques, de la Caspienne à la mer du Nord, nous enseigne que le plus grand péril pesant sur un gazoduc transfrontalier n’est jamais technique, mais invariablement politique. Aligner les agendas, les régimes fiscaux et les susceptibilités souveraines de treize États distincts le long de la façade atlantique relève de la haute voltige diplomatique.

Le montage institutionnel dévoilé à la faveur de cette annonce s’inspire directement de cette leçon de réalisme. Dès la signature de l’IGA, une Haute autorité dédiée sera formellement installée au Nigéria. Cette instance aura la lourde tâche de réunir les représentants ministériels de l’ensemble des pays traversés, garantissant ainsi une coordination politique et réglementaire à l’abri des soubresauts électoraux locaux. Parallèlement, le royaume chérifien abritera la salle des machines financières et opérationnelles. Une coentreprise (SPV), fruit de l’alliance entre l’ONHYM et la redoutable Nigerian National Petroleum Company (NNPC), sera constituée au Maroc pour superviser l’exécution, le financement et la construction de l’infrastructure.


L’essentiel

  • Le Maroc et le Nigeria prévoient de signer l’accord intergouvernemental (IGA) du gazoduc atlantique dans le courant de cette année 2026, actant une avancée politique décisive.
  • Le montage institutionnel prévoit la création d’une Haute autorité au Nigeria pour la coordination des 13 États, et d’une coentreprise (ONHYM-NNPC) basée au Maroc pour le financement et la construction.
  • Le projet évite le piège d’une décision d’investissement unique en adoptant une approche par segments autonomes, les premiers tronçons devant relier le Maroc au gaz sénégalo-mauritanien, et le Ghana à la Côte d’Ivoire.

Il y a dans cette distribution des rôles une asymétrie intelligente. Le Nigéria assume le portage politique régional de la ressource, tandis que le Maroc, fort de sa crédibilité bancaire et de sa proximité stratégique avec l’Europe, pilote l’ingénierie financière d’un mégaprojet évalué à 25 milliards de dollars. L’objectif partagé, maintes fois rappelé par les directions des deux compagnies pétrolières nationales, dépasse d’ailleurs la simple exportation de molécules vers les marchés européens. Il s’agit avant tout d’irriguer le continent, d’endiguer la désertification par un accès à l’énergie propre et de freiner, par l’industrialisation, les désespoirs migratoires.

Le pragmatisme des tronçons autonomes

Pourtant, mobiliser un quart de centaine de milliards de dollars sur les marchés financiers internationaux demeure une gageure, particulièrement dans un contexte de volatilité des taux et de crispations géopolitiques autour des énergies fossiles. C’est ici que l’approche maroco-nigériane se révèle d’une redoutable ingéniosité tactique.

Plutôt que de lier le destin de l’ouvrage à une illusoire « Décision finale d’investissement » (DFI) unique et globale, les promoteurs ont choisi de fractionner le risque. La direction de l’ONHYM a explicitement affirmé que le projet avance selon une logique de développement par phases, chaque segment étant conçu pour fonctionner comme un « système autonome ». Un banquier d’affaires croisé récemment à Londres me faisait d’ailleurs remarquer la pertinence de ce modèle : il permet de générer des flux de trésorerie et de créer de la valeur bien avant l’achèvement complet du tracé.


En Chiffres

  • 25 milliards de dollars : Estimation du coût global des investissements nécessaires (CAPEX) pour la réalisation de ce corridor énergétique continental.
  • 6 900 kilomètres : Longueur totale prévue du tracé, combinant des segments terrestres et maritimes le long de la côte atlantique ouest-africaine.
  • 2031 : Année ciblée par les promoteurs du projet pour les premières livraisons effectives de gaz naturel issues des phases initiales.

Les premiers coups de pioche se concentreront ainsi sur des liaisons d’évidence. Il s’agira d’abord de connecter le Maroc aux formidables réserves gazières récemment découvertes au large de la Mauritanie et du Sénégal, tout en reliant, plus au sud, le Ghana à la Côte d’Ivoire. Les premières livraisons de gaz issues de ces phases initiales sont ainsi fermement attendues pour l’horizon 2031.

La ministre marocaine de la Transition énergétique, Leila Benali, ne s’y trompe pas lorsqu’elle rappelle inlassablement que ce corridor n’est pas qu’un tuyau, mais une vision visant à désengorger la façade atlantique et à asseoir une souveraineté partagée. En s’apprêtant à signer l’accord intergouvernemental cette année, le Maroc et le Nigéria jettent les bases d’un espace géopolitique inédit. Une Afrique qui ne se contente plus de subir les tracés des empires extérieurs, mais qui dessine, souverainement, les artères de sa propre puissance.

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