La mémoire sociale, faut-il le rappeler, est celle des épreuves partagées, et l’épreuve actuelle est celle d’un rendez-vous manqué avec l’émergence. Alors que le gouvernement affiche l’ambition de créer un million d’emplois d’ici 2026, la réalité des chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP) impose une lecture clinique de la fracture. Le chômage au Maroc est une pathologie de la qualification : il asphyxie 25,7 % des diplômés du supérieur, alors qu’il n’effleure que 5,2 % de ceux qui n’ont jamais franchi le seuil d’une école. Cette statistique n’est pas une simple anomalie ; elle est le cri d’une économie qui capte la force brute de l’informel mais rejette l’intelligence certifiée de ses cadres.

La fabrique des illusions académiques

Dans les facultés à accès ouvert, la machine à diplômer tourne à plein régime, souvent dans un vide sidéral. Des milliers de lauréats en droit, en lettres ou en économie théorique sortent chaque année avec des bagages dont la date de péremption semble déjà dépassée pour une industrie qui réclame des techniciens, des codeurs et des gestionnaires de flux. Cette « fabrique à chômeurs » est le résultat d’une orientation par le défaut, où l’étudiant s’enlise dans des disciplines dont les débouchés sont saturés depuis une décennie.


L’essentiel

  • Le diplôme est devenu un facteur de risque : les lauréats du supérieur chôment cinq fois plus que les non-diplômés.
  • La formation professionnelle affiche un taux de chômage préoccupant de 25 %, signe d’un déphasage technique persistant.
  • Le phénomène des « NEET » touche 25,2 % de la jeunesse marocaine, soit plus de 1,5 million de destins en suspens.

L’expérience intime de ce décalage est d’une violence symbolique inouïe. On demande à une jeunesse de se projeter dans l’avenir alors qu’un jeune sur quatre appartient déjà à la catégorie des « NEET » — ni en emploi, ni en études, ni en formation. Plus de 1,5 million d’individus âgés de 15 à 24 ans végètent ainsi dans une zone grise, exclus d’un pacte productif dont ils possèdent pourtant les clés théoriques. Le chômage de longue durée s’installe pour 70 % d’entre eux, transformant la patience en une amertume qui ronge le lien civique.

La formation professionnelle : du remède au symptôme

Pour corriger cette trajectoire, le pays a érigé la formation professionnelle en rempart suprême. Les Cités des Métiers et des Compétences (CMC) bourgeonnent, portées par un budget colossal de 14 milliards de MAD destiné à l’emploi et à l’insertion d’ici 2026. Pourtant, l’établi lui-même ne garantit plus l’issue. Le taux de chômage des lauréats de la formation professionnelle stagne autour de 25 %. Le stigmate de la « voie de garage » persiste, et avec lui, une déconnexion entre le geste appris sur des machines parfois obsolètes et la précision chirurgicale exigée par les usines de l’aéronautique ou de l’automobile.

Il semblerait que le modèle de l’apprentissage marocain souffre d’un manque d’intelligence de la main. Les entreprises, notamment dans le secteur privé, dénoncent une défaillance dans les compétences transversales — ces fameuses « soft skills » — et une maîtrise insuffisante des langues et des outils numériques de base. Le résultat est une « inflation du diplôme » où le parchemin technique n’est plus qu’un ticket d’entrée pour un sous-emploi chronique. Le taux de sous-emploi lié à cette inadéquation atteint désormais 5,3 % à l’échelle nationale, signe que même ceux qui travaillent le font souvent en deçà de leur potentiel réel.

L’urgence d’une réconciliation organique

Le divorce entre l’école et l’entreprise n’est pas seulement technique, il est structurel. Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) alerte sur cette fragmentation des politiques publiques qui laisse le jeune lauréat seul face à un labyrinthe administratif. On ne peut plus se contenter de former pour le stock ; il faut former pour le flux. L’industrie 4.0, vers laquelle le Maroc tend ses bras, ne peut s’accommoder de curricula figés dans le siècle précédent. L’entreprise doit entrer dans l’université et dans le centre de formation, non plus comme une invitée de protocole, mais comme une architecte des savoirs.


En Chiffres

  • 25,7 % : Le taux de chômage des diplômés du supérieur, contre seulement 5,2 % pour les actifs sans diplôme.
  • 14 milliards de MAD : Budget triennal mobilisé par le gouvernement pour l’emploi et la formation d’ici 2026.
  • 5,3 % : Taux national de sous-emploi lié à l’inadéquation entre la formation et le poste occupé.

La viabilité de notre contrat social se joue dans cette capacité à transformer le temps des études en une rampe de lancement et non en un sas de relégation. Si le diplôme continue d’être perçu comme une promesse trahie, c’est toute la valeur travail qui s’effondre. Le succès du million d’emplois ne sera pas comptable ; il sera humain. Il se mesurera à la capacité d’un fils d’ouvrier ou d’un lauréat de province à se dire que son effort a un prix, une place et une utilité dans la marche de son pays.

La pérennité de l’émergence marocaine exige ce courage : celui de regarder en face le gâchis de notre capital humain pour y substituer une éthique de la compétence. Si le Maroc parvient à synchroniser les horloges de son éducation avec celles de son appareil productif, il ne créera pas seulement des emplois ; il restaurera la dignité d’une génération qui n’attend qu’un signal pour bâtir l’avenir. Le silence des amphithéâtres doit enfin laisser place au fracas constructif des usines, là où le savoir se transmue en destin.

Share.
Leave A Reply

Exit mobile version